Retour à l'accueil
Interviews :: Interview de Orakle

Interview de Orakle


Orakle est l'un des leaders actuels de la scène Black Metal Symphonique française (mais ça, je ne devrais même pas avoir besoin de le dire). Achernar (voix, basse, synthé et guitares) nous parle du second et dernier album du groupe, Tourments et Perditions !


Metalship : Salut Achernar ! On va commencer classique : peux tu nous présenter Orakle et sa musique?

ORAKLE est un projet formé en 1994 par deux adolescents, Clevdh (batterie) et moi-même Achernar (chant, basse, synthés et guitare). Nous avons commencé très tôt, à 14 ans : au tout début, en reprenant des classiques de Metallica, Sepultura, puis très rapidement notre attention s’est tournée vers des incarnations plus « extrêmes » du Métal, telles que la scène Black-Metal scandinave des années 90. L’adolescence n’était pas, pour nous, la meilleure période pour concrétiser quelque chose de sérieux et stable, et c’est pour cette raison que ce groupe a connu de nombreux remaniements, changements de line-up, évolutions de style et même pas mal de temps d’arrêt durant ses premiers pas ; mais, en grandissant, nous avons toujours souhaité maintenir ce projet ensemble plutôt que de s’éparpiller, jusqu’à ce qui fût à mon sens la vraie naissance d'ORAKLE en tant que groupe, en 2002 avec l’enregistrement d’un EP intitulé « L’ineffable émoi… de ce qui existe ». C’est à partir de ce moment que notre approche de la musique s’est avérée plus « mûre », plus réfléchie ; c’est sur cet EP que nous avons défini la base du style d'ORAKLE, à savoir une musique affiliée au black-métal mais n’hésitant pas à puiser ailleurs pour créer des contrastes, grâce aux chants clairs, à des parties atmosphériques, etc… ; c’est également avec cet EP que nous avons commencé à écrire nos textes exclusivement en français, ce qui contribue aujourd’hui beaucoup à l’identité du groupe. En 2005, après l’arrivée d’Amar Ru au poste de guitariste, nous avons signé un deal avec Melancholia Records et sorti dans la foulée un premier album intitulé « Uni aux cimes ». Cet opus nous a permis une petite reconnaissance, et nous a menés à un deal avec Holy Records pour sortir « Tourments & Perdition » l’année dernière : un album longuement mûri, qui navigue une nouvelle fois dans les eaux du black-métal mais avec énormément d’apports extérieurs, plus expérimentaux, dirons-nous.


Metalship : L'accueil de Tourment Et Perditions a généralement été très bon, mais globalement, on vous reproche vos influences trop marquées. Qu'avez-vous à répondre à cela? Etes-vous fans des groupes comme Emperor, Arcturus, Dimmu Borgir, etc ?

Ces reproches sont, de mon point de vue, une blague. Le manque d’originalité signifie (jusqu’à nouvel ordre) que dans un milieu donné, de nombreux groupes appliquent une recette identique pour s'exprimer : c’est le cas du true-black, du brutal death, du reggae ou de tous les styles très balisés que des millions de groupes reproduisent inlassablement, d’ailleurs sans que personne ne pense à leur reprocher quoi que soit. Ce n’est pas une critique – j’aime me passer un bon vieux Darkthrone de temps à autre – mais juste un constat de ce qu’est à mon avis le manque d’originalité. Bref. Dans notre cas, au-delà du fait que nous sommes loin d’être tous adeptes d'Emperor ou d'Arcturus (et encore moins de Dimmu), je pense qu’il n’y a aucune influence directe dans Orakle, j’entends par là une tentative consciente de reproduire un modèle ; c’est quelque chose de très facile, très tentant de reproduire les clés d’une musique lorsque tu l’apprécies, mais intellectuellement ce serait la pire des attitudes par rapport à la vision que nous avons de notre travail. La musique ne doit justement pas être trop « intellectualisée » mais jaillir, s’imposer d’elle-même, répondant uniquement à un besoin d’extérioriser certaines choses, d’exprimer artistiquement des sentiments personnels, au sens « noble » du terme si je puis dire ; avec bien entendu, des outils, des réflexes et un bagage culturel que nous ne nions pas, et dont la scène black-métal scandinave fait partie. Et étant à l’origine de la plupart des parties de guitare/basse/synthés dans « Tourments & Perdition », je peux t’en parler en connaissance de cause. Notre investissement émotionnel (donc personnel) a été énorme pour cet album, et chaque partie est un fragment extirpé de nos personnes, pas de nos discothèques. Effectivement, si je m’auto-analyse (rires), mon goût en tant que compositeur va plutôt vers des choses élaborées, où tous les instruments ne sont pas à l’unisson mais plutôt en oppositions, en contrastes, en ruptures, un peu comme dans la musique classique où chaque section va avoir un rôle propre et contribuer au tableau final. J’utilise donc énormément des techniques comme le contrepoint, des accords enrichis, et Amar Ru également. Nous n’aimons pas nous ennuyer. Ce n’est donc pas si étrange qu’au final, la musique d'Orakle comporte ces nombreuses couches, avec ces guitares très travaillées, ces arpèges très denses, des orchestrations riches, des alternances entre parties violentes et mouvements plus atmosphériques… Or, qui d’autre a suivi cette voie ? Emperor, et Arcturus, voyons. Deux groupes très différents musicalement en plus, mais dont on nous parle à longueur de temps, malheureusement, alors que dans une certaine mesure tout rapprochement avec eux tient de la coïncidence. Nous créons la musique qui nous vient naturellement, et si elle touche les auditeurs tant mieux.


Metalship : Comme s'est passé le processus de composition et d'enregistrement? Pas trop dur d'atteindre un tel niveau de richesse et d'arrangements?

J’ai répondu assez longuement dans la question précédente, car c’est aussi un moyen de comprendre pourquoi nous arrivons au final à une musique qui peut être comparée avec ces groupes. Pour ce qui est du processus de composition, sur ce dernier album j’ai composé la plupart des riffs dans mon studio, l’autre partie étant signée Amar Ru. Nous travaillons de cette façon car je crois qu’aucun d’entre nous n’aime se sentir « obligé » de sortir un bon riff dans un temps imparti, dans un créneau de 2 ou 3 heures de répétition. C’est un peu comme un texte, il faut se tenir prêt quand il décide de sortir, mais ce n’est malheureusement pas sur commande : faire parler un sentiment intime à travers des notes n’est pas forcément compatible avec le fait de se retrouver entre potes dans une salle de répétition… D’où l’avantage énorme d’avoir un studio à domicile, où je peux m’isoler et créer de la matière brute que j’emmène ensuite à chaque répétition, pour la faire partager aux autres. Amar Ru et Eithenn apprennent la base des riffs, on voit ce que ça donne, et on construit ensemble l’architecture de chaque titre. Clevdh apporte également beaucoup à ce stade puisqu’il a souvent des idées originales rythmiquement. Finalement, la musique ne « s’intellectualise » que dans un second temps, lorsqu’on travaille sur les arrangements : deuxième ou troisième guitares, rôles des synthétiseurs, effets, etc… C’est quelque chose qui prend énormément de temps mais qui personnellement me passionne ; j’ai même du mal à m’arrêter (rires) d’où probablement cette sensation de richesse au niveau des arrangements.
Ensuite, pour la partie « enregistrement », nous avions une pré-production de chaque titre avant d’entrer en studio, donc même si cette période a été éprouvante tant physiquement que psychologiquement, nous savions dès le début ce que nous voulions obtenir musicalement. Au final, c’est surtout quelques voix qui ont posé problème puisque j’ai dû finaliser certaines parties en studio... En résumé, certes on a donc mené des vies d’insomniaques pendant tout le processus, mais je dirais que dans l’ensemble ce fût une excellente expérience.


Metalship : Peux-tu me parler du choix du guest Olwe Telrunya (Artefact) sur le troisième morceau, "Celui Qui Erre"?

Je pense que la qualité du solo parle d’elle-même… Olwe est quelqu’un avec qui je devais collaborer dans le passé, notamment lorsqu’il jouait au sein de Funerarium (RIP). A la base, nous ne sommes pas spécialement dans le délire d’avoir un guest pour avoir un guest, mais sur cette partie j’imaginais vraiment un type de solo particulier, qui nécessitait un niveau technique très élevé… J’ai immédiatement pensé à lui. Nous le remercions encore, car il nous a offert ce que je considère encore, malgré son travail génial dans Artefact, comme son plus beau solo de guitare.


Metalship : Quels sont les principales évolutions entre Uni Aux Cimes et Tourment Et Perditions?

Je crois qu’on crée en partie par réaction à ce qu’on a pu faire auparavant. « Uni aux cimes » était un album assez frontal, explosif, où nous avions tenté de développer une dynamique ascendante, une expression sonore du dépassement de soi et toute la thématique textuelle qui va avec. Ses principaux défauts selon moi sont d’une part l’inégalité de certaines parties, peut-être trop convenues, d’autre part des longueurs dispensables par endroits, et surtout quelques insatisfactions au niveau du son : manque de précision, voix et synthés qui sont passés à l’arrière-plan pendant le mastering… En même temps, c’est aussi ce qui fait son charme : cette fougue, ce côté frontal et plus crû. « Tourments & Perdition » reste dans la lignée de son prédécesseur, mais avec des titres beaucoup mieux construits, mieux composés : en l’occurrence, si j’avais le choix, je n’enlèverai aucune partie car cet album me donne l’impression de suivre une même pente de la première à la dernière seconde, un sentiment d’homogénéité reste présent malgré les nombreux virages qui se succèdent. L’évolution de la musique et des textes vers quelque chose de plus sombre et tragique me semble également évidente, puisque les thèmes dominants traitent cette fois de la perte, de la chute incontrôlable et de notre impuissance face à la finitude. Nous avons aussi davantage laissé la place aux expérimentations, aux orchestrations, osant certaines choses dont nous nous étions plus ou moins privés sur « Uni aux cimes ».


Metalship : Vos textes sont particulièrement soignés, et sont rédigés dans notre langue (rien que ça, ça mérité une médaille), quelle place occupent les paroles dans Orakle?

Merci. L’expression en français est pour nous quelque chose qui s’est imposé, plus qu’un choix. Il est évident que les textes occupent une place très importante dans notre identité, contrairement à beaucoup de formations qui utilisent la seule musique comme moyen d’expression, et « remplissent » tant bien que mal avec des textes en anglais. C’est Clevdh qui a amorcé la chose lors d’une démo en 1999, et surtout sur notre premier EP « L’ineffable émoi » en 2002 : il était incapable d’écrire des textes directement en anglais, contrairement à moi, et ne souhaitait pas altérer le sens de ses mots par une traduction. C’est également à cette période que nos textes ont commencé à prendre du relief, une certaine complexité peut-être, avec énormément de métaphores parfois intrinsèquement « liées » à la langue elle-même ; comment dire… Nous ressentons la nécessité d’exprimer toutes ces choses profondes, de creuser sous la surface et de fait, jamais nous ne maîtriserons mieux une langue que le Français. Tu sais, des groupes étrangers avec qui nous avons joué nous ont dit à plusieurs reprises que selon eux, ORAKLE aurait un statut beaucoup plus important si les textes étaient écrits en anglais… Mais aujourd’hui, notre petit public nous reconnaît aussi pour cette particularité et nous préférons rester honnêtes par rapport à ce chemin que nous avons pris. Et malgré ça, je pense qu’on peut encore grandir beaucoup.


Metalship : Que penses-tu de la scène de Métal française, notamment la scène Black Métal? Considères tu que Orakle fait partie de cette scène?

Oui et non. Au départ, Clevdh et moi revendiquions cette appartenance, même si la musique d'Orakle comportait déjà des éléments qui nous éloignaient des clichés du genre. Aujourd’hui, je pense que cette question nous indiffère ; de fait, nous incorporons de nombreux éléments qui nous rapprochent du « Black-Métal », mais soyons honnêtes : hormis le côté pratique de pouvoir « définir » sa musique par une étiquette auprès du public, ces pancartes plantées sur le dos de chaque groupe ne signifient plus grand chose… La scène a évolué, et nous aussi : nos goûts musicaux se sont ouverts, si bien que nous passons autant de temps à écouter des choses dites « Métal » que d’autres dites hors « Métal », du classique, du jazz, du trip-hop, du rock plus ou moins alternatif… En tant qu’individus, on ne se réclame donc pas (plus) de cette scène ou d’une quelconque grande « famille » ; mais évidemment, en tant que groupe, je ne pense pas pouvoir berner grand monde en prétendant que nous nous situons hors du Métal.
Maintenant, pour ce qui est de la scène francophone, je la connais finalement très peu, tout simplement parce que je ne m’y intéresse pas plus que ça. Au-delà de l’évidence Gojira, il y a en France quelques très bons groupes : Artefact, dont le dernier album est vraiment une réussite… J’ai aussi eu l’occasion de travailler avec Infernvvs (Glorior Belli, Obscurus Advocam), quelqu’un de très créatif. J’aime énormément les vues avant-gardistes des derniers Deathspell Omega ou le travail d’un Blut Aus Nord par exemple ; sans prétendre être friand de tout ce qu’ils font, ils ont au moins le mérite de m’intriguer et de ne laisser personne indifférent.


Metalship : Votre musique est très progressive, et flirte avec le Metal Avant Gardiste et Symphonique. De ce fait, qu'est ce que tu préfères : le studio, ou les concerts?

Pas évident… Objectivement je crois que ma nature me pousserait plus vers le studio. J’aime me retrouver seul, passer d’un instrument à l’autre, expérimenter, passer des heures à arranger quelques secondes de musique, et de fait j’ai aménagé mon propre espace de travail pour me permettre tout ça. Cependant, après un bon concert, à la même question je te répondrais probablement que la scène est la plus belle chose au monde (rires)… Et, si Orakle fait de la scène, c’est d’abord parce que nous aimons ça : c’est une manière de faire vivre nos titres d’une manière plus instantanée, de passer de bons moments ensemble à créer cette unité, de partager notre passion avec un public qui nous apprécie. D’ailleurs, concernant la première partie de ta question, rendre honneur aux parties les plus avant-gardistes ou symphoniques sur scène n’est pas impossible ; certes, des tas de groupes se tirent une balle dans le pied en sacrifiant sur scène tous les détails qui bonifient leurs albums. Il a donc été nécessaire de faire quelques compromis, de simplifier par exemple certaines parties où les couches de synthétiseurs et de guitares étaient les plus nombreuses sur l’album. Mais au final je crois qu’on s’en tire bien ; par exemple, lors d’une prestation il y a peu, une personne nous a chaudement félicités pour le rendu sonore, selon lui proche de l’album. L’important, c’est que sur celui-ci, tout a été joué par des êtres humains, ce qui nous permet d’interpréter fidèlement nos titres sur scène, en apportant le surplus d’intensité lié à la performance.


Metalship : Merci à toi pour ces réponses ! Bonne continuation, éclatez vous bien au Hellfest, et je te laisse le mot de la fin.

Je te remercie pour cette interview, et effectivement, on espère passer de bons moments cette année au Hellfest… D’ailleurs si des organisations souhaitent nous faire jouer ailleurs en France ou en Europe, qu’elles n’hésitent pas à nous contacter. A bientôt.


Signaler un article incomplet Signaler une erreur
ajouté par Int, le 16 mars 2009 pour Metalship

(0)



Interview précédente

Tout

Interview suivante


Commentaires


En raison du spam, l'écriture de commentaires est suspendue.

Orakle

Albums chroniqués :
Chronique de Tourments et Perdition
Tourments et Perdition
2008

Orakle
Orakle
Voir la page du groupe
Création : 1994
Genre : Black Metal
Origine : France

Rapports de concerts:



Groupes en rapport


Metallica
Metallica
Voir la page du groupe
Création : 1981
Genre : Thrash Metal
Origine : États-Unis

Rapports de concerts:

Albums chroniqués :
Chronique de Machine Messiah
Machine Messiah
2017

Chronique de Kairos
Kairos
2011

Chronique de A-Lex
A-Lex
2009

Chronique de Dante XXI
Dante XXI
2006

Sepultura
Sepultura
Voir la page du groupe
Création : 1984
Genre : Thrash Metal
Origine : Brésil

Rapports de concerts:

Emperor
Emperor
Voir la page du groupe
Création : 1991
Genre : Black Metal
Origine : Norvège


Albums chroniqués :
Chronique de Sideshow Symphonies
Sideshow Symphonies
2005

Chronique de La Masquerade Infernale
La Masquerade Infernale
1997

Arcturus
Arcturus
Voir la page du groupe
Création : 1987
Genre : Avant-garde metal
Origine : Norvège

Rapports de concerts:

Dimmu Borgir
Dimmu Borgir
Voir la page du groupe
Création : 1993
Genre : Black Metal
Origine : Norvège

Rapports de concerts:

Darkthrone
Darkthrone
Voir la page du groupe
Création : 1987
Genre : Black Metal
Origine : Norvège


Albums chroniqués :
Chronique de Ruins
Ruins
2008

Artefact
Artefact
Voir la page du groupe
Création : 2000
Genre : Black Metal
Origine : France


Gojira
Gojira
Voir la page du groupe
Création : 1996
Genre : Death Metal
Origine : France

Rapports de concerts:

Albums chroniqués :
Chronique de Si Monvmentvm Reqvires, Circvmspice
Si Monvmentvm Reqvires, Circvmspice
2004

Deathspell Omega
Deathspell Omega
Voir la page du groupe
Création : 1998
Genre : Black Metal
Origine : France


Blut Aus Nord
Blut Aus Nord
Voir la page du groupe
Création : 1994
Genre : Black Metal
Origine : France