Sorti deux ans après Music For The Lost, Cantra-Tonic se veut l'album d'une ambition retrouvée. En effet, le premier opus avait la fâcheuse tendance à partir dans tous les sens et s'il était indéniablement bon dans sa forme, le fond pouvait parfois laisser à désirer tant la ligne directrice était constamment brisée. Ici, il change son fusil d'épaule ou plutôt, il corrige quelques erreurs de "jeunesse" pour offrir un disque plus équilibré, qui tient la route de bout en bout.
Si avec
Lacrimosa il est le chanteur principal, paraissant ne laisser que des miettes à la délicieuse
Anne Nurmi pour s'illustrer pleinement. Ici, il a fait appel à la cantatrice
Kristen Doelle pour le seconder, lui laissant un espace sonore inédit sur un album marqué par la présence de Wolff. Elle se taille en effet la part du lion. Essayez un instant d'imaginer
Tarja chantant sur des rythmes electro et vous aurez en substance ce à quoi ressemble dans les grandes lignes Cantra-Tonic. Le résultat est surprenant aux premières écoutes. Difficile en effet de ne pas être sans voix face à ce qui ressemble pour certains à un sacrilège sonore, mêlé l'opéra à un genre des plus synthétiques, sans avoir recourt à une formation classique derrière pour booster le tout.
C'est là que le talent de
Tilo Wolff intervient. On a le droit de détester l'homme, ce qu'il fait avec
Lacrimosa ou Snakeskin, sa façon de diriger sa maison d'édition, Hall Of Sermon, mais il convient de lui accorder un talent certain pour l'écriture. Il mène ce projet de main de maître, en appliquant la même droiture qu'il s'impose lors de la conception d'un album de
Lacrimosa. D'ailleurs, le style est tout de suite identifiable ici aussi. Les mélodies sont familières, elles mettent en confiance. Sa voix sonne souvent de façon plus naturelle, il use moins d'artifices, il trafique moins le chant. On entre en terrain connu sur un titre comme
Still Not Home, plutôt réussi au passage. Mais comme dit précédemment, sur Cantra-Tonic, ce qui frappe d'emblée, c'est cette ambition affichée, cette folie des grandeurs qui caractérise plutôt bien le personnage en définitive, un culot assumé qui lui réussi bien.
Parce que le chant de Kristen est tout, sauf prévisible. Aucun indice ne laissait penser à cette direction particulière. Le chant soprano est de toute beauté et se marie parfaitement aux rythmes electro et synthétiques.
Etterna et
Bite Me sont clairement les grands moments de l'album. Rapides, puissants, racés, ils s'imposent et s'impriment automatiquement dans les esprits. C'est plaisant, légèrement dérangeant dans la forme, cynique même si l'on élargit le champ stylistique, mais jouissif. C'est en ça, que la musique est si importante : la capacité de vous faire prendre votre pied, de vous nourrir le corps et l'âme, voire de vous faire fantasmer. Elle est libératrice et ne doit ô grand jamais devenir castratrice. La présence de Kristen s'impose comme une évidence en définitive, un passage logique tant elle semble parfaitement intégrée au projet musical, tant elle vit ce qu'elle chante.
Elle n'est d'ailleurs pas la seule surprise. Tilo Wolff s'est échiné à trouver de quoi prendre l'auditeur au dépourvu de temps à autres, et pas seulement par le biais de son invitée très spéciale. En effet, il s'arrange pour prendre les fans à contrepied en proposant un titre sautillant et joyeux,
Tourniquet, dans la lignée des chansons "gaies" de
Lacrimosa, un rythme enlevé pour un résultat plutôt convaincant, désarçonnant comme put l'être
Einsamkeit en son temps. On notera également
Mortal Life qui vient distiller son poison sournoisement. Lourde, puissante, la composition est entièrement à part sur ce disque puisque le chant est assuré par un ensemble de choeur qui résonne de façon sinistre sur ce beat electro incessant, qui vire à l'indus doucement, pernicieusement. Une autre grosse baffe de ce disque.
Avec Cantra-Tonic, Tilo Wolff s'est fixé une ligne directrice qu'il suit scrupuleusement. Et le résultat est à la hauteur des espérances. Contrairement à Music For The Lost, ce disque s'écoute avec plaisir, voire en boucle, sans déranger plus que ça. C'est millimétré, cela semble couler de source. Un opus mature, plaisant même pour les metalleux larges d'esprit, riche et jamais monotone. Une bonne surprise, même si les fans de
Lacrimosa se montreront bien plus réceptif à l'oeuvre que les auditeurs lambda.