Lacrimosa fête ses vingts ans. Que le temps passe vite ! Qui se souvient encore de
Tilo Wolff a ses débuts, quand il évoluait dans les tréfonds de la darkwave à relents classiques, avec des coupes de cheveux qui auraient pu être sponsorisées par l'Oreal ? Alors qu'il n'était qu'un jeune homme à peine sorti de l'adolescence et qu'il avait formé aussi bien son projet, à l'origine totalement solo, et sa propre maison de disques, il avait déjà fait montre d'une sensibilité certaine et d'une volonté affichée de s'imposer. Les années se sont écoulées, le sable descend lentement du sablier, l'horloge de la vie a eu le temps de carillonner plusieurs fois et
Lacrimosa est toujours là, dans une forme qui n'est plus la même, où même le fond musical a évolué, passant des sons purement électroniques à de super productions où les orchestres symphoniques et les ensembles de choeur viennent dynamiser, voire supplanter une base bien plus metal, mais toujours gothique dans son approche, avec une fine délicatesse qui ravirait un orfèvre.
Le choix du best of n'est finalement pas si mal pour fêter une telle longévité, surtout qu'elle a été couronnée de succès en Allemagne où les disques de
Lacrimosa caracolent souvent vers le haut des charts. Procédé qui peut paraitre purement mercantile. Mais à l'instar d'
Helloween qui a cherché à ne pas entrer dans une redite pure et simple de ce qui a déjà été fait en arrangeant des morceaux en version acoustiques, Tilo Wolff a décidé de ne pas simplement prendre des morceaux au hasard sur les albums pour remplir deux disques. En effet, les opus de
Lacrimosa sont souvent régis par une logique, par un style et une ambiance qui leur est propre. Mélanger des titres avec d'autres, venant d'autres horizons, peut paraître bizarre, voire barbare tant les similitudes que l'on peut repérer en écoutant la discographie de ce projet s'annihilerait face aux différences de ton et de nuances. Aussi, il a pris le parti d'exhumer des titres qui souvent n'ont figuré ni sur album, ni sur EP. Ou des versions différentes de certaines compositions qui ont déjà marqué les esprits jadis.
Ainsi, l'on retrouve des versions de
Seele In Not et de
Requiem qui datent de 1990, à l'époque où Tilo écrivait Angst, son premier album et qui ne figurent pas dans cette forme dessus. On peut aussi évoquer
Schakal et
Copycat qui diffèrent également de leur version originale, la première prenant une tournure glauque et horrifique inattendue tandis que la seconde s'agrémente de quelques parties symphoniques et de bruitages (explosions) qui n'enlèvent rien à sa rugosité première. Bref, ces versions alternatives concernent principalement le début de la carrière de
Lacrimosa, concentrée sur le disque un. Disque intéressant puisque l'on arrive à bien apprécier le, changement subtil d'orientation (comprenez : passer de l'électronique à l'électrique) avec l'arrivée de
Anne Nurmi aux claviers et au chant secondaire. Difficile de trouver le juste milieu entre
Schuld Und Sühne qui rappelle que le mouvement gothique doit beaucoup au punk et
Copycat où la froideur se veut bien plus malsaine.
Le second CD, lui, s'attèle à la carrière du groupe depuis 2002. Une grande impasse a été faîte sur ce que certains appellent l'âge d'or de
Lacrimosa, soit entre Stille et Fassade, où les gros succès commerciaux ont commencé à pleuvoir. Mais les morceaux proposés ne sont pas inintéressants pour autant. On découvre la formation sous des lumières parfois étranges, où l'on a pas l'habitude de les trouver, avec une série de titres qui sortent indéniablement du lot, mais qui auraient dépareillés de par leur style sur album, comme ce
Morgen, à la guitare acoustique entêtante agrémentée d'un clavier qui ne l'est pas moins, ou ce
Déjà Vu que Tilo Wolff, un brin désabusé, évoque comme un morceau maudit, écrit à l'époque où
Lacrimosa tournait intensément (2007) et qui en définitive n'a jamais pu s'accorder avec le style abordé sur Sehnsucht deux ans plus tard.
Lacrimosa nous gratifie également de deux morceaux composés exprès pour le best of,
Sellador et
Ohne Dich Ist Alles Nichts. Cette dernière est de facture très classique, mais c'est surtout la première qui attire le plus l'attention, avec ses forts relents industriels savamment dosés qui viennent donner une couleur particulière au style du groupe, qui est bien imprimé tout du long. Comme si Tilo avait composé un morceau de
Lacrimosa en pensant à
Snakeskin, son projet electro-indus. Complètement imprévisible, mais salement jouissif.
Sur ce second disque, on arrive également à apprécier la voix de Anne qui ne fait que quelques petites apparitions, cristalline et presque timide, comparé au timbre plus assuré de son collègue. Mais elle apporte un point d'équilibre, une mélodie nouvelle qui évite à de longs morceaux de se traîner et de devenir redondants. Bref, elle sert de point de pivot et son importance au sein de la formation est loin d'être anecdotique vu que c'est également elle qui prévient Tilo quand ce dernier lui présente une composition s'il chie dans la colle ou non.
Un petit mot sur le livret. La jaquette est toujours dans les tons habituels. Pas forcément originale, mais l'idée de la montre pour représenter les douze sorties de
Lacrimosa en vingt ans n'est pas mauvaise. On retrouve bien sûr le clown au verso de la jaquette. ce dernier n'est jamais bien loin. Le booklet, quant à lui, est très bien agencé, riche en photos rares et en explications quant aux morceaux présents sur ce best of qui en définitive n'en est pas franchement un.
Lacrimosa n'a pas pour habitude de se moquer du monde et s'arrange toujours pour proposer le produit le plus complet possible, riche, proposant souvent les traductions en anglais des paroles (et en allemand, quand le groupe s'exprime dans la langue du Chat qui Expire).
En quelques mots, cette compilation qui n'est pas un best of ravira le fan qui se retrouvera avec un double CD bourré de bonnes surprises et d'un contenu inédit, tandis que le néophyte qui découvrira
Lacrimosa par ce biais découvrira le groupe dans ses atours les plus variés et pourra se faire une idée globale assez juste malgré tout. Tilo Wolff a clairement pris le parti de ne pas proposer un produit inutile aux fans qui ont déjà la discographie complète de la formation, là où un live fait globalement office de best-of. Et avec deux enregistrements en public (et doubles s'il vous plait),
Lacrimosa n'avait pas besoin de faire la bête compilation qui ne sert à rien. Merci pour cette pensée sympathique.