Issu des terres brumeuses du royaume d’Albion,
Fen, pourtant actif depuis 2006, n’aura certainement pas l’effet de provoquer moult remous dans la mémoire collective, noyée sous une abondance toujours plus accrue de formations émergentes. Pourtant, sous un patronyme énigmatique faisant référence à la région natale de ses membres, se dissimule un groupe augurant de belles choses, cet illustre inconnu ayant accouché avec ce
The Malediction Fields d’un disque rempli de promesses, méritant une attention bienveillante.
Après la parution confidentielle d’une démo et d’un maxi, c’est par le biais d’un Black Metal d’une grande délicatesse atmosphérique qu’il pousse son premier hurlement longue durée. Une musique émotionnelle, mélancolique et marécageuses d’inspiration sylvestre, qui fait la part belle aux atmosphères contemplatives, faisant vagabonder l’esprit au cœur de la campagne anglaise, par-delà ses sentiers humides, à la lisière de bois sombres et mystérieux aux échos inquiétants.
Cela se traduit par une expression tout en reliefs et en nuances,
Fen égrainant ses complaintes feutrées en usant d’une palette harmonique assez large, passant de la colère à la pure introspection. Cette ambivalence des sentiments, est portée à bout de bras par un album à la fois pudique et entreprenant, s’employant à fondre des éléments lumineux, parfois issus du post rock et du shoegaze, dans un paysage de désillusions et de ténèbres. En dépit du spectre résolument noir et fataliste dans lequel elle évolue, cette œuvre conserve une lueur chaleureuse, un rayonnement bienfaiteur mis en valeur par des claviers enchanteurs et séraphiques, et des guitares aériennes. Des guitares se faisant tour à tour finement arpégées, ou au contraire, enveloppant une véhémence réelle mais contenue, toujours au bord du précipice sans jamais y tomber, grâce à ce grain vaporeux et éthéré, presque irréel. De ce fait, on ne peut s’empêcher de penser à l’esthétisme miraculeux d’
Alcest, l’un des fils prodiges de notre scène hexagonale, mais également à
Agalloch de par la présence de nombreuses réminiscences folk, le tout baignant dans un esprit gardant néanmoins une approche foncièrement plus dark.
A ce titre, un morceau tout en fureur rentrée comme
As Buried Spirits Stir, traduit avec brio le potentiel créatif de ce quatuor britannique, et par la même occasion, l’essence intrinsèque de cet opus : ses envolées épiques, la finesse de ses ambiances, ce sentiment de rage dévoilant une rancœur mélodique par des riffs acrimonieux et évocateurs ponctués d’arpèges délicats, transpercés d‘écorchements vocaux, et s’achevant en apothéose sur une magnifique interventions acoustiques, où une guitare cristalline s’embrase dans un solo enivrant, dont la simplicité n’a d’égal que sa majesté, constituent le point d’orgue de cet émouvant périple.
Un périple toutefois entaché par quelques éléments quelque peu contrariants, notamment la présence de passages répétitifs et soporifiques plus dispensables survenant sur la seconde moitié de l’album, en particulier sur
Lashed by Storm et
Bereft, laissant malheureusement croître des signes significatifs de monotonie, et surtout, par une certaine maladresse dans les parties de chants clairs, manquant singulièrement de maîtrise. Un chant se voulant à la fois fragile et rêveur, mais hélas grandement perfectible, pêchant par une incontestable carence en termes de justesse, notamment sur
Colossal Void, laissant apparaître assez disgracieusement les lacunes techniques d’un vocaliste, qui malgré la bonne volonté qu’il semble témoigner, dévoile les limites d’un registre dont il ne contrôle visiblement pas encore toutes les subtilités.
Fen parvient néanmoins à pallier à ces quelques fautes de goût, probablement dues à un manque de pratique et de recul sur son travail, en proposant un disque suintant une évidente sincérité, et disposant malgré tout d’un indéniable pouvoir de séduction.
Certes pourvu d’emphase et d’envergure, mais encore loin d’une maturité transcendantale,
The Malediction Fields possède cependant la faculté d’inciter au voyage. On est ainsi surpris à se laisser naturellement entraîner dans cette sarabande atmosphérique, à la fois charmeuse, colérique et désenchantée, notre esprit esseulé errant telle une âme en peine aux abords de paysages moroses sous un ciel grisâtre et pluvieux, contemplant les goûtes d’une pluie automnale ruisselant sur un feuillage de fougères, et tombant à nos pieds, comme autant d’illusions perdues et d’espoirs brisés.