Si
Keep Of Kalessin n’est plus depuis longtemps déjà, en odeur de sainteté auprès des obscures assemblées auxquelles il a appartenu jadis, c’était jusqu’à présent au profit d’une noble cause évolutive, qui se justifiait par un caractère qui avait le mérite de rester sincère.
Inutile de revenir sur la semi-déception qu’a constitué
Kolossus, le précédent opus de la confrérie de Trondheim. Un disque qui, même s’il était animé des meilleurs intentions, n’est non seulement pas parvenu à surpasser
Armada, mais n’a également pas été en mesure d’en évoquer l’excellence d’écriture.
Tâche on ne peut plus ardue en effet pour
Keep Of Kalessin, que celle d’évoluer poursuivi par le spectre de l’une de ses propres créations,
Armada ayant tout simplement fait l’effet d’une petite révolution il n’y a pourtant que quatre ans, et ayant vraisemblablement scellé le destin du groupe. Un groupe qui après un début de carrière des plus conventionnels, s’est soudainement métamorphosé et a trouvé et retranscrit par le biais de cette oeuvre, une vision brillante et indéniablement novatrice de la musique extrême, exposant son génie sous les traits d’un Black Metal hybride, épique, brutal, moderne et hautement inspiré, aux influences multiples, et à la personnalité plus qu’affirmée. Une lumineuse alchimie opérait alors, entre violence, mélodies imparables et technicité jamais démonstrative, le tout assemblé avec une intelligence rare. Aussi, c’est assez injustement d’ailleurs qu’il se retrouvera irrémédiablement confronté une sentencieuse et inévitable comparaison face à ce grand disque.
Ce n’est donc pas sans une certaine appréhension que nombreux attendaient cette nouvelle offrande, mais qu’en est-il réellement ?
Pour commencer, la production approximative et faussement live accompagnée par l’horripilant son de carton-pâte dont souffrait les fûts du Sieur Vyl, et qui pénalisait énormément
Kolossus, est ici balayée au profit d’un son absolument limpide, ample, puissant et clair, mais comment pouvait-il en être autrement entre les mains expertes de Daniel Bergstrand, que l’on ne présente plus. Hélas, cette perfection sonore est pourtant loin d’être un atout, tant le son aseptisé et plastique annihile toute sensation organique et naturelle, faisant sonner
Reptilian de manière tellement propre, qu’il en devient d’une incroyable fadeur, démystifiant le propos épique et portant grandement atteinte à la personnalité incandescente du groupe. En comparaison, le son dont était doté
Armada (on y revient une fois de plus), était autrement plus approprié, car tout en restant puissant il savait néanmoins préserver cette chaleur acoustique si particulière.
Au delà de ces considérations purement techniques, la musique, faisant cette fois-ci preuve d’une efficacité accrue, est pourtant plus que jamais en demi-teinte. La faute en incombe non pas à son exécution qui est irréprochable, mais bien à une récurrente incapacité à convaincre par l’absence de force de persuasion et de hargne qui en émane, et à la cruelle impression de suffisance semblant désormais guider ces norvégiens. L’ossature de
Reptilian, est pourtant généreusement étoffée et n’a rien de minimaliste tant les plans foisonnent, mais dans une vacuité tout juste sauvée par quelques sursauts, remémorant hélas trop brièvement leurs récentes heures de gloire, l’esquisse d’une hypothétique magie retombant aussitôt comme une pluie de cendre.
Cette profusion dans l’exagération de la recherche de l’impact à tout prix, reniant la grandeur épique du passé, ces avalanches de riffs Thrash si peu inspirés et rébarbatifs, ne font que se faire l’écho de l’impuissance désormais évidente du groupe, à renouveler dignement son propos. Car si
Kolossus avait encore le mérite de proposer une relecture involontairement bien moins réussie que son prestigieux prédécesseur,
Reptilian prend bien trop souvent des allures on ne peut plus discutables, certains morceaux atteignant même des sommets d’inconsistance et d’opportunisme, sonnant le glas de l’intégrité du groupe, comme l’insupportable
The Dragontower, sorte de mix inopportun et bancal entre grosses rythmiques Power et groovy, et riffs Heavy Metal à la
Judas Priest, accompagnés d’insipides tentatives épico-commerciales que même un mauvais
Bal-Sagoth n’aurait pas osé entreprendre, ou bien encore la navrante expérience de Power ballade
Dark As Moonless Night pétrifiante de mièvrerie, se vautrant sans scrupules dans une soupe grossière d’une pathétique et redondante banalité.
Alors que la cause semblait irrévocablement perdue,
Keep Of Kalessin, comme pris subitement d’une tardive mais salutaire prise de conscience, conclu
Reptilian avec deux morceaux d’anthologie balayant d’un revers de manche le reste de l’album, nous faisant rendre les armes et justifiant à eux seuls l’achat du disque. Le somptueux
The Divine Land, imparable de bout en bout : un refrain exceptionnel, une ambiance messianique et théâtrale, une grandeur lyrique, évocation du royaume de la nuit sous la parure d’une violence barbare, un blast ininterrompu, des mélodies conquérantes et un souffle épique fabuleux, nous arrachant du sol pour nous hisser vers les plus hautes sphères célestes, et l’épilogue de quatorze minutes
Reptilian Majesty, avec sa structure progressive irrésistible et la grande classe de ses subtilités épiques, donnant une vision quasi-cinématographique à son art, parviennent comme par magie à conquérir l’auditeur, qui s’enfonçait dans un état de décrépitude avancée jusqu’alors.
Alors pourquoi ? Oui pourquoi ce groupe au talent incontestable et capable du meilleur, se borne t-il à évoluer dans une direction qui ne semble pas faite pour lui, s’abandonnant et cédant aux sirènes de la facilité, et délaissant sa resplendissante créativité pourtant encore présente à la lumière de ces deux sublimes pièces finales, faisant à elles seules rayonner ce disque, le sauvant ainsi de justesse d’un avilissant naufrage ?
Le mystère reste entier, mais peut-être avons nous quelque peu surestimé sa capacité à nous éblouir,
Keep Of Kalessin étant pourquoi pas le groupe d’un seul album. Gageons néanmoins que toute sa superbe ne soit pas définitivement révolue, le groupe s'étant probablement égaré dans la récente ivresse de son fulgurant succès. Quoi qu'il en soit, son sort lui appartient pleinement, et il ne tient désormais qu'à lui de choisir la voie qui lui semblera la plus judicieuse.