On entend souvent dire que tout a été fait dans le metal et à l’écoute de certains groupes, de certains genres aussi, on serait tenté de le croire tant la saturation guette parfois, avec son lot d’inévitables déceptions. D’un autre côté et de plus en plus, originalité et innovation ont tendance à se résumer à des mots vides de sens, des slogans marketing creux qu’un label zélé n’aura pas manqué d’apposer sur la pochette de sa dernière sortie; un argument commercial plutôt qu’un véritable leitmotiv, donc.
En grattant un peu heureusement, un peu plus d’optimisme est permis : oui, il existe, gravitant dans les sphères underground, à
contre-courant, des groupes qui, se moquant totalement des catégorisations classiques et des codes en vigueur, proposent une musique à la créativité débridée, à la liberté artistique quasiment sans limites. Et
Eloa Vadaath en fait assurément partie.
Les Italiens donnent déjà le ton en définissant leur musique comme « syncrétique », et si le terme pourrait paraître quelque peu prétentieux au premier abord, il résume en fait assez bien l’état d’esprit de leur premier album,
A Bare Reminiscence Of Infected Wonderlands. Un disque enregistré sur plusieurs mois dans un monastère abandonné du XVIIè siècle, un disque inclassable aussi, étonnant de maîtrise et d’inventivité, qui s’avère particulièrement déstabilisant à tous les points de vue. Que l’on songe à son titre obscur, au mysticisme de son artwork et à ses paroles fouillées, mais surtout à son contenu musical, tout est travaillé jusqu’au moindre détail pour aboutir à une œuvre aussi exigeante qu’ambitieuse.
Vouloir à tout prix mettre une étiquette sur de la musique est généralement vain, mais c’est encore plus le cas ici, puisque
Eloa Vadaath propose une musique des plus avant-gardistes au sens propre du terme : puisant son inspiration aussi bien dans le prog des 70’s (on pense notamment aux claviers "rock organ" présents sur
64 A.D. - Le Flambeau) que dans une veine plus moderne rappelant parfois
Dream Theater ou
Opeth (
What Are You Seeing On Your Fork?,
The Navidson Record), les Italiens développent des ambiances aussi contrastées que la noirceur d’un black mélodique à la
Emperor (
Coalesce Part I: A Perverter Among The Kainites), la dimension liturgique des chants grégoriens (dans l’intro) ou l’aspect ethnique et orientalisant de la musique traditionnelle indienne (via l’utilisation d’instruments comme la sitar ou le tablâ). De même, le quatuor fait preuve d’un goût équivalent pour un gros thrash groovy et pour la musique classique, comme le montrent l’interlude orchestral de
The Temptation Chronicles, mais aussi
A Bare Reminiscence Of Infected Wonderlands, superbe morceau à la fois extrême et épique, où l’on ne peut s’empêcher de penser à
Apocalyptica par l’utilisation qui y est faîte du violon.
Bien sûr, tout n’est pas parfait et le risque est réel pour qui pratique une telle musique de tomber dans le brouillon et l’incohérence, il y a toujours des progrès à faire –on pensera notamment aux chants clairs (qu’ils soient masculins ou féminins, sur certaines parties) et qui sont parfois trop approximatifs et « limite », mais aussi à la production qui ne met pas toujours en valeur chaque partie à sa juste valeur, ce qui relève déjà d’un défi en soi dans un univers musical aussi complexe. Cependant,
Eloa Vadaath s’en tire plus que bien avec ce premier album d’une qualité largement au dessus de la moyenne, tant au niveau de la technique que de la composition des morceaux. Surtout, les Italiens évitent ici de sonner comme une "simple" superposition de genres et ambiances hétérogènes, leur mosaïque musicale s'avérant finalement très convaincante.
Remarquable et déroutant par sa richesse expérimentale, la diversité de ses ambiances et sa profondeur,
A Bare Reminiscence Of Infected Wonderlands exige un certain nombre d’écoutes, restant une œuvre ardue et difficilement accessible, qu’il semble nécessaire d’apprivoiser pour en saisir toutes les nuances. Il est finalement assez rare de tomber sur un tel joyau qui restera probablement dans l’ombre, mais cela ne lui en conférera que plus de valeur…