Après six ans d'absence studio,
Rush revient avec ce Vapor Trails qui a un goût amer. Le batteur
Neil Peart est revenu de son périple en Amérique du Nord, qu'il a traversé en long, en large et en travers à dos de moto, pour se reconstruire, pour se retrouver une raison de vivre après deux drames qui l'ont profondément affecté : la mort de sa fille en 1997 suite à un accident de voiture, puis celui de sa femme, l'année suivante, conséquence d'un combat contre le cancer perdu. Il est facilement compréhensible que l'homme, qui s'était imposé au sein du groupe à travers ses paroles et son jeu plus qu'inspiré, n'avait plus envie de penser musique, qu'il ne pouvait plus exercer son art tant qu'il n'était pas exorcisé, tant que le deuil n'avait pas été fait.
Et l'album développe une facette plus heavy que ce que à quoi
Rush nous avait habitué jusque là. Il suffit de se pencher sur le premier titre (et accessoirement, single de l'album) pour se rendre compte que le groupe a décidé de dépouiller sa musique au maximum. D'ailleurs, au début, avec l'assaut de la batterie, on se demande s'il n'y a pas une erreur, qu'un disque de
Motörhead se serait glissé par erreur dans la pochette. Une introduction bien heavy qui cache une composition bien calibrée entre la facette hard rock et l'autre plus mélodique de
Rush, où la voix calme (certains la qualifieraient sans vergogne de pop) de
Geddy Lee fait comme d'habitude des merveilles.
Alex Lifeson nous montre une fois de plus sa maîtrise de la guitare. Jamais avare et assez discret dans son style, il n'en impose pas moins le respect, en développant ici une facette très rock, seyante et qui passe comme une lettre à la poste. On notera également que la production est assez brouillonne. Et en définitive, est-ce un mal ? La musique des Canadiens bave un peu, elle se retrouve gonflée et libérée de son carcan policé, elle prend une autre ampleur, plus revêche, plus rentre-dedans.
Neil Peart assure une fois de plus toutes les paroles. c'est son rôle. Il y prend plaisir, même si pour cela, il doit côtoyer douloureusement ses démons (le joli
Ghost Rider raconte son périple en moto sans pour autant en omettre les raisons, dévoilées avec pudeur et retenue). C'est donc un disque qui a une certaine orientation sombre (
Nocturne) que l'on ne peut reprocher au groupe au vue des évènements passés. La musique elle, est très rock, libérée du joug un peu envahissant des claviers. Elle est plus épurée donc, plus directe, ce qui explique également la production moins subtile qu'à son habitude. En revanche, on peut reprocher à
Rush de ne pas toujours parvenir à gagner la même intensité tout du long. Certains morceaux apparaissent du coup bien plus faibles,
One Little Victory plaçant la barre trop haute et ce, dès le début de l'album, ce qui se révèlera un brin handicapant pour la suite.
Mais
Rush est un groupe professionnel. il sait qu'il ne peut se contenter d'un titre fort et il en placera tout au long de l'album, constitué de treize morceaux. Même si des années ont passé, même s'il a fallu quatorze mois pour mettre de disque en boîte, on en peut pas s'empêcher de penser qu'il y a un peu de remplissage malgré tout. Des compos bouche-trou qui n'apportent rien, quand ce Vapor Trails aurait certainement gagné à être plus concis. On peut comprendre l'envie de
Rush de combler ses fans après tant d'absence, qu'eux même aient voulu faire un album complet, mais il se sont perdus par moment, ne parvenant pas à être systématiquement magiques.
Vapor Trails signe donc le grand retour de
Rush et c'est bien. Très bien même. On ne pouvait décemment croire que le groupe avait mis fin à toute activité. Mais le retour n'est pas si percutant que ça, même s'il s'inscrit finalement dans une veine logique et reste globalement très satisfaisant. La formation partira après ça pour une tournée marathon à travers le monde (sauf la France, boudée depuis des années) qui rencontrera un franc succès. Et plus le temps passe, plus
Rush apparait comme une bête de scène. Et Vapor Trails reste, dans le coeur des fans, un disque d'une extrême importance, malgré ses menus défauts.