Anathema... Voilà un nom qui a du faire frémir bien des maisons de disques, voire des personnes que la musique des anglais de Liverpool aurait pu, du séduire. Un nom lié à un passé noir et tumultueux, un passé forgé dans le doom et dans le metal atmosphérique, l'un des leader de la scène doom britannique au début des années 90 en compagnie des
Paradise Lost et
My Dying Bride. Un passé suffisamment noir pour que les magazines spécialisés grand public puissent voir d'un sale oeil ce groupe talentueux. Une formation prisonnière de son nom, mais qu'elle ne pouvait changer sous peine de trahir des fans acharnés, qui souvent les suivent depuis les débuts, évoluant avec eux, sabordant toute envie de lourdeur en découvrant le rock atmosphérique du combo, finement ciselé, beau et mélancolique.
Mélancolique, oui, mais également lumineux ici. Que
Steven Wilson soit mille fois béni d'avoir signé
Anathema sur son label Kscope, de leur avoir donné la chance que d'autres leur refusait. Quelques DVD et une compilation de morceaux retravaillés en mode semi acoustique (Hindsight) ne parvenaient pas à combler le vide laissé par la formation depuis le dernier véritable album, A Natural Disaster. Sept années, c'est long, très long. Pour les fans, c'est un chemin de croix, une impatience terrible qui place les espoirs très hauts, trop hauts même.
Anathema serait-il seulement capable de retrouver son statut de référence dans son domaine ? Le public metal lui aura-t-il tourné le dos, indifférent à son existence, sa vie, sa mort ? Va-t-il générer un autre public ? Sur ce dernier point, certainement. Les fans de
Porcupine Tree, connaissant Wilson de réputation et pour son talent, n'hésiteront pas une seconde à se jeter sur cet opus tout simplement magnifique et éthéré, à l'image de cette pochette simple et enivrante de lumière.
Danny Cavanagh avait déjà dit en 2003 que sa mélancolie ne s'ornait plus de la même noirceur désabusée que par le passé. Il avait prédit que le prochain album d'
Anathema, ce We’re Here Because We’re Here, serait plus positif. Il n'a pas menti. Même si l'émotion est toujours là, palpable à chaque instant, une profondeur née de la simplicité avec laquelle les musiciens se donnent sur le projet, tout en modestie, elle n'est pas pessimiste. On se laisse facilement aller à la mélancolie en se donnant complètement à ce disque. Mais cette mélancolie peut donner un sourire rêveur plutôt que de faire couler les larmes. Sans être purement angélique, il y a de la sérénité qui se dégage de cet opus, où l'univers metal semble avoir complètement disparu, à part à quelques instants où les parties de guitare se font plus appuyées.
Anathema fait du rock atmosphérique, planant, suintant de magie. Difficile en effet de ne pas fermer les yeux et de fredonner à l'unisson les douces mélodies distillées avec soin tout le long de l'album, où le chant de
Vincent Cavanagh, parfois secondé de
Lee Douglas, se fait plus limpide que jamais. Pas de colère dans cette voix, pas de larmes non plus. On réalise alors à quel point Vinnie est sous-estimé dans son domaine, à quel point ses progrès depuis ses débuts derrière le micro ont été fabuleux. Fini les cris, terminé l'approche plus arrachée. Place à l'émotion et oui, à la beauté.
Est-il besoin de citer les morceaux ? A-t-on besoin de dire que le groupe apporte des variations tout en conservant une sonorité tout à fait identifiable depuis l'album Eternity, des gimmicks dont on ne se lasse pas ? Doit-on préciser que l'attente en valait vraiment la peine et que ce disque est aussi inespéré qu'essentiel pour tout fan du groupe et, allons plus loin, de rock dans sa grande généralité ? Inutile. Le plus simple, c'est de l'écouter plusieurs fois, dans des conditions différentes, l'écouter sur sa chaîne hi-fi d'abord, puis au casque, attentivement, sereinement, longuement, pour être happé par la majesté qu'il dégage, pour rentrer à fond dedans, le vivre, le sentir s'insinuer en vous, au plus profond de vous.
Tout juste si on a envie de dire que le morceau
Hindsight, qui clôt l'album est trop long, un peu trop répétitif et qu'en tant qu'instrumental, n'apporte pas grand chose à l'ensemble. Un petit défaut qui est récurrent chez
Anathema, comme si le groupe n'envisageait pas un instant de proposer un album de quarante minutes à ses fans, de peur qu'après toute cette attente, ils se sentent floués.
Finalement, il n'y a pas grand chose à dire sur ce disque, sinon qu'il est la suite logique de ce que le groupe a entamé avec A Fine Day To Exit, mais qu'après dix ans,
Anathema a trouvé sa maturité pour livrer un album somptueux, ses influences bien digérées, la justesse de l'écriture évoluant de façon égale tout du long, avec des passages exceptionnels qui sortent du lot. Un disque qui ne lasse pas, malgré le fait qu'il soit très calme, lumineux, serein et tout simplement beau. On espérait pas revoir le groupe des frères Cavanagh à pareil niveau, on ne l'imaginait pas, pensant qu'ils feront juste aussi bien qu'avant. Pas mieux. Et c'est un grand cadeau que les musiciens nous font là.