Qu'est-ce que ressentir la musique ? La ressentir, c'est la vivre, se laisser submerger par les mélodies, les sentiments qu'elle véhicule, c'est se laisser transpercer par sa force ou par sa mélancolie, qui est également une forme de puissance, c'est être capable de pleurer sans honte quand on est touché au plus profond de soi, quand notre sensibilité est en osmose avec les notes, avec les textes, avec le chant. Ressentir la musique, c'est une bénédiction comme parfois, cela peut sonner comme une malédiction, car on se retrouve pris dans un tourbillon de sentiments, souvent contradictoires, et l'on s'enfonce dans l'
abîme, on se noie dans notre propre flot de douleurs et de passions, quand des souvenirs que l'on avait espéré avoir tu depuis longtemps remontent insidieusement à la surface avant de nous rattraper, avant de nous mordre cruellement, avec une sombre violence dont seules les pensées et les éclats fugitifs du passé sont capables d'avoir. Ressentir la musique, la vivre, c'est quelque chose de beau, que tout le monde n'a pas forcément la chance d'avoir - ou la malchance, évidemment. Ressentir la musique est un acte fusionnel, érotique dans sa façon de se produire, comme si l'on s'offrait à elle, sans résistance, en fermant les yeux, prêt à subir ses assauts fougueux ou tendres. La ressentir est un acte d'amour, vrai, fort, puissant, presque charnel dans sa forme et dans sa tension qu'elle apporte.
Et quand on ressent la musique d'
Anathema, on est facilement submergé par un raz-de-marée de sentiments forts, souvent mêlés de tristesse. On les a connu suicidaires dans leur forme, désespérés ou mélancolique et cela est parfaitement perceptible. Il faut la vivre pour pleinement rentrer dedans. C'est lent, c'est langoureux, ce n'est que trop rarement serein. Les paroles sont à l'unisson de la musique, elles n'apportent pas souvent le réconfort que l'on voudrait tant avoir, que l'on aimerait caresser du bout des doigts. On peut se laisser aller aux larmes. Inutile de se fustiger pour cela. C'est naturel après tout. Et certains passages sont capables de toucher la corde émotionnelle, celle qui fait chavirer le coeur, le corps et l'esprit en une farandole sentimentale à laquelle on aimerait résister, mais qui finit par nous toucher, nous entraîner avec elle. Et les larmes de couler devant cette beauté mélancolique, qui joue avec notre âme de ses doigts fins, comme si elle pinçait les cordes d'une harpe.
Donc, s'adonner pleinement à
Anathema, à sa musique, n'est pas sans risque. On peut très vite être touché, au plus profond de son être, si l'on est particulièrement réceptif, si l'on est ouvert à lui, si on l'attend, si on le souhaite. Et même si on veut se protéger, on n'y arrive pas forcément. Il y a une telle force derrière que l'on peut être emporté par une lame de fond inattendue. Et c'est parfois terriblement effrayant.
Mais revenons à ce Hindsight. Ce n'est pas un nouvel album comme espéré, après cinq années ponctuées par des DVD et d'énormes problèmes pour trouver une maison de disque, ce qui est une honte quand on connait les qualités d'
Anathema. Heureusement, un deal avec Kscope, la maison de disque de
Steven Wilson, leader de
Porcupine Tree (qu'il soit mille fois béni). Hindsight est une compilation. Mais plutôt que d'empiler bêtement certains morceaux, inspiré par des gigs acoustiques,
Anathema décide d'en proposer certains réarrangés de façon semi-acoustique pour un résultat intéressant.
Certains morceaux comme
Fragile Dreams, présentant de la guitare électrique, sont entièrement repensés. L'apport d'un violoncelle (assuré par
David Wesling du Royal Liverpool Philharmonic Orchestra), permet de donner un support inédit qui s'adapte parfaitement à cette relecture. la batterie se fait logiquement plus légère et qui s'insère parfaitement dans ce nouveau schéma musical. Ce que l'on remarque surtout, c'est la capacité de
Vinnie Cavanagh de véhiculer un flot de sentiment par sa voix, posée et mélodieuse, sans trahir les origines dépressives de cette chanson.
Mais le plus remarquable reste certainement le travail effectué sur
Leave No Trace qui prend ici une toute autre dimension, mélancolique à souhait. Difficile de rester de marbre face à la façon qu'elle a de immiscer en nous, jamais sournoisement, tout en douceur, avec un remarquable travail sur le chant une fois de plus, avec un doublage discret des voix qui vient exploser vers la fin du morceau de façon délicieuse pour les oreilles. Une petite merveille. On notera également la superbe
One Last Goodbye tout aussi déchirante que sa version originale, où l'estomac se noue douloureusement face à tant de détresse. Et si l'on doit la vivre, si l'on doit exister en même temps qu'elle, on est vite ravagé par la puissance des sentiments. Somptueusement triste.
On retrouve également un ancien du groupe, en la personne de
Duncan Patterson, qui vient assurer des passages de mandolines. L'ex bassiste de la formation est resté un ami et c'est naturellement qu'il vient donner un coup de main à ses collègues du passé. Des destins croisés qui se rapprochent toujours.
On a aussi droit à un inédit,
Unchained (Tales Of The Unexpected) qui clôt le disque sans rien lui apporter de plus, peut-être un indice quant à la direction musicale choisie par le groupe pour son prochain opus ? Une fin un peu terne et qui accentue certains menus défauts, comme certaines versions moins convaincantes de
Are You There ? presque joyeuse dans ses arpèges ou
A Natural Disaster qui n'apporte pas grand chose par rapport à l'originale. Des petites fautes de... non pas de goût. Peut-être de facilité.
Anathema aurait pu se risquer sur des titres plus délicats à ré-interpréter de leur répertoire, comme
Empty ou encore
Eternity Part I, par exemple.
Hindsight n'est pas à conseiller aux néophytes. Ils trouveront peut-être le disque bateau, mou, lent et sans envergure. A moins de rentrer réellement dedans et de le vivre. En revanche, les fans qui connaissent bien le groupe seront facilement conquis par la puissance dégagée par ces relectures semi-acoustiques, car ils savent que
Anathema se vit plus qu'il ne s'écoute. Un grand groupe, souvent sous-estimé, qui rappelle au monde qu'il est encore vivant, même si on aurait préféré un nouvel album, cinq ans après
A Natural Disaster qui en avait laissé quelques uns sur leur faim.
Et je ne pouvais terminer cette bien longue chronique sans une petite dédicace : merci à la personne qui m'a offert Eternity à sa sortie, en 1996. ce cadeau fut un présent exceptionnel et qui me suit toujours, d'années en années. Merci à elle, donc.