Rush avait traversé les années 80 sans rester statique. Il était passé d'un genre que l'on pouvait encore rapprocher du hard rock prog à quelque chose de bien plus électronique et synthétique. Pas forcément au goût de tous, même si son parterre de fan est parmi les plus fidèles. Presto, en 1989, avait amorcé un nouveau virage, avec le retour des guitares de
Alex Lifeson à un niveau sonore intéressant et
Roll The Bones vient confirmer cette orientation.
Bien sûr, il ne faut pas s'attendre à un album direct et rentre-dedans avec une distorsion qui ne serait pas sans rappeler la fougue des années 70. Non.
Rush reste posé et continue à jouer son rock de la façon qui lui convient le mieux, avec joie et simplicité, ce qui pourrait suffire aux fans pour se jeter sur cette galette appréciable, à la pochette amusante.
Mais avec
Rush, il convient toujours de gratter un peu le vernis pour voir ce qui se cache dessous. Parfois anodin, le groupe cache des pépites dans chacun de ses disques, et ici, il le fait sans être racoleur. Il évolue encore, toujours et s'éclate à jouer un rock solide, parfois dur, nuancé et teinté par un synthétiseur qui vient lui apporter un jeu de couleurs qui lui va bien, qui lui permet de tenir solidement la route sans que l'on parle d'âme vendue au diable. On peut s'arrêter tout de suite sur
Dreamline, qui ouvre l'album de bien belle façon, avec une dynamique qui nous rappelle à quel point
Neil Peart, avant d'être un parolier doué, est un batteur monstrueux. Son jeu rythmique est impressionnant, on sent qu'il a retrouvé toutes les sensations qu'il lui manquait, que retrouver un set de batterie acoustique lui fait du bien. Il sert un caviar à ses deux collègues qui profitent pleinement du groove insufflé pour donner des saveurs funkisantes à l'ensemble, ponctué par un solo tout en subtilité de Lifeson.
Geddy Lee signe des lignes vocales soignées. Les tonalités agressives qu'il pouvait avoir ne sont plus qu'un lointain souvenir et son phrasé assez pop s'intègre parfaitement au canevas sonore de
Rush. Il suffit de se pencher sur le title track pour s'en rendre compte. Dans une ambiance qui oscille entre le funk et le reggae, le bassiste chanteur semble parfaitement dans son élément, se régalant avec les harmonies vocales, s'éclatant à imprimer un gros son de basse, groovy à souhait.
De fait, l'album est très agréable à écouter.
Ghost Of A Chance surprendra par ses changements de rythme et de tonalité, comme si le groupe se souvenait de ses origines progressives et qu'il trouvait plaisant de souffler le chaud et le froid sur une composition qui est loin d'être anodine. Peart parle de problèmes sociaux. La science fiction ne le fait plus rêver depuis un moment et sa sensibilité le place face à des problèmes de société, comme pour
Heresy où il contemple la chute du communisme, en soulevant quelques questionnement.
Rush n'est pas forcément connu pour ses paroles engagées, mais il convient toujours de s'y pencher un peu pour rentrer dans l'univers de chaque opus.
Si
Roll The Bones est un disque assez entier, il manque parfois de relief, ou de remise en question et les refrains peuvent rapidement devenir répétitifs ou certains riffs un peu redondant, le clavier peut parfois agacer avec sa façon de se présenter à certains moment inopportuns, comme sur la fin de
Face up, donnant au chorus un côté un peu guimauve dont on aurait bien aimé se passer.
Une fois de plus,
Rush sauve la baraque avec un disque loin d'être parfait, mais très agréable à l'oreille, montrant à quel point les musiciens savent se montrer en phase avec leur époque.
Roll The Bones, c'est un peu une déclaration d'amour au rock plus pur, comme pour se faire pardonner quelques années d'expérimentations plus synthétiques qui n'auront pas été sans conséquence.
Rush signe là un album de qualité, qui leur permet d'envisager l'avenir avec sérénité. Pas un chef d'oeuvre, mais une bonne pioche pour découvrir le groupe.