Shades Of A Blue Orphanage n'est certainement pas l'album de
Thin Lizzy le plus connu et pour cause ! Celui-ci est sorti en 1972, avant l'explosion stylistique - et par extension, commerciale - du groupe, une explosion qui n'aura lieu qu'en 1975, au moment où
Phil Lynott décidera de fonctionner à deux guitares, inspirant dans son jeu un certain Steve Harris... Et ce deuxième opus commence à sérieusement poser les bases de ce que sera
Thin Lizzy dans le futur : une formation libre, qui puisera son inspiration dans divers horizons musicaux et qui saura toujours incorporer des sentiments dans sa musique, de la tendresse et surtout, surtout, une grande part d'âme de son leader charismatique (qui ne portait pas encore ses célèbres moustaches à ce moment).
Encore une fois, on ne peut qualifier
Thin Lizzy de hard rock sur cet album, son approche est bien plus diversifiée. Bien sur, le rock lourd est présent et
Brian Downey applique déjà des rythmiques pesantes, qui ne sont pas forcément sans rappeler celles de
John Bonham de
Led Zeppelin. Mais on retrouve des racines plus blues derrière tout cela, des accointances soul prononcées ainsi que certains délires proche de l'esprit du rock'n'roll. Bref, Shades... est un puzzle, un patchwork musical coloré, qui saura toujours capter ses auditeurs, par l'une ou l'autre de ses facettes.
Les amateurs de hard rock savoureront un
The Rise And Dear Demise Of The Funky Nomadic Tribes qui se veut presque épique, le long de ses sept minutes, rageur, percutant, avec un jeu de batterie monstrueux, une fois de plus. C'est d'ailleurs l'instrument qui claquera le plus, tout au long de ce disque particulier et savamment dosé. Mais surtout, c'est
Baby Face qui marque les esprits, avec son approche très dure, construite sur un groove détonnant. Une réussite qui donne envie de taper du pied et de repasser cette chanson en boucle. on imagine ce que cela aurait pu donner avec un travail à deux guitares et on appréhende déjà un futur possible pour
Thin Lizzy.
Ceux qui sont plus dans l'émotion apprécieront particulière le morceau-titre, une longue pièce qui avance doucement et sur laquelle Phil Lynott est impérial derrière le micro. Sept minutes encore, d'une douceur et d'une mélancolie subtile, qui joue tranquillement avec notre propre sensibilité. De ce point de vue,
Thin Lizzy a toujours été un groupe un peu à part, du moment que l'on adhère à ce style particulier et très personnel. Il ne faut pas oublier non plus la superbe ballade
Buffalo Gal, qui arrive très vite et qui se vit également intensément. Toujours avec délicatesse, le groupe nous entraîne là où il veut, sans user d'artifices dérisoires. La simplicité se veut payante.
Mais comme pour le premier album, on peut reprocher ce qui fait le charme de ce disque, comme un paradoxe à effet boomerang : sa diversité est également une porte fermée. Il faut être ouvert d'esprit pour pénétrer le monde des Irlandais en cette année 1972, même si la musique n'a rien de complexe, même si elle ne demande qu'à être entendue, bue, assimilée. Comme une onde, sa surface se ride au moindre choc et ici, ce serait surtout des chocs émotionnels qui interviendraient. C'est beau, mais ce n'est pas assez homogène pour être réellement solide. Et c'est le défaut principal de
Thin Lizzy, où Lynott s'impose de plus en plus comme le leader incontesté.
Les fans de
Thin Lizzy aimeront ce disque, qui est plutôt bon dans son ensemble, même s'il manque encore de cette main-mise sur le style que l'on retrouvera plus tard, sur Jailbreak ou
Black Rose - A Rock Legend par exemple. Il demeure une belle curiosité, il reste un album très appréciable. Certainement pas des raisons pour bouder son plaisir et ce laisser à des moments plus calmes, de volupté et de plaisirs simples. Pas un must, mais un bon disque.