Uriah Heep, après des débuts marqués par le dédain de la presse spécialisée (on se souviendra d’un journaliste de Rolling Stones qui avait été très désobligeant par rapport à Very ‘Eavy... Very ‘Umble), avait poursuivi son petit bonhomme de chemin en sortant coup sur coup deux albums ayant connu un accueil très favorable auprès du public : Salisbury et
Look At Yourself, qui voyait la formation s’aventurer sur des territoires plus complexes, teintés de nuances progressives, dues notamment à l’implication sans faille du claviériste
Ken Hensley dans le domaine de la composition. Entre approche à la
Deep Purple de la musique et désir de se poser comme groupe original,
Uriah Heep arrivait clairement à se détacher de la masse en proposant quelque chose de frais et accessible. Et après quelques changements de personnel (on note les arrivées de
Gary Thain à la basse et de
Lee Kerslake à la batterie), arrive ce
Demons And Wizards.
La pochette n’est pas particulièrement attirante, même si
Roger Dean, l’illustrateur, a proposé un travail très original fait de collages et de colorisations. Ainsi, les ailes de papillon du sorcier sont de vraies ailes de papillon, qui s’intègrent à l’ensemble au petit bonheur la chance, avec toutefois une certaine réussite dans la finalité : difficile d’oublier cette jaquette après avoir posé les yeux dessus.
Et là où le groupe se montre impérial, c’est dans sa capacité à se renouveler. Se réinventer. Là où
Look At Yourself prenait une direction où un équilibre était trouvé entre la folie de l’orgue Hammond et la lourdeur de la guitare de
Mick Box, on pouvait donc logiquement s’attendre à une orientation plus heavy de la musique du Heep. Mais les musiciens, au contraire, vont ici poser le jeu et laisser parler la poésie dans la plupart des compositions, ce qui se traduit par de nombreux passages acoustiques de toute beauté qui viennent apporter une douce ambiance de légèreté, où nous suivons les aventures d’un sorcier, interprété de main de maître par un
David Byron qui prouve une fois de plus quel grand chanteur il fut. En effet, sa prestation est en tout point remarquable : tour à tour lancé dans des aigus presque improbables, dans de longues déclamations théâtrales ou dans l’émotion pure, il est l’un des artisans de la réussite de ce disque.
Mais là encore, les clés se trouvent ailleurs. C’est un ensemble de faits marquants qui font de cet opus un des classiques du hard rock. L’opposition de l’acoustique et de l’électrique, très réussie, fait déjà beaucoup pour l’accroche et ce dès
The Wizard, première chanson et première gifle administrée avec un flegme tout britannique. En trois minutes, on peut dire que
Uriah Heep résume simplement ce que sera cet album, un compromis habile entre la puissance du son dégagé par les amplis et la délicatesse de l’acoustique d’une caisse de résonance, pour un mariage de raison, certes, mais un mariage stylistiquement parlant heureux. Hensley, qui aura signé presque toutes les compositions, développe un univers qui lui est propre, fortement teinté d’influences progressives, où rien n’est jamais vraiment donné à la première écoute.
Demons And Wizards est un disque qui se mérite car sous des atours d’une certaine platitude se cache les ors les plus fins, les étoffes les plus précieuses.
Affaire de dualité toujours. Les hymnes typiquement hard rock se mêlent sans faire d’ombres à des pièces plus intimistes. Difficile de ne pas rester coi face à la doublette
Easy Livin’ et
Poet’s Justice qui proposent deux univers fondamentalement différents. La première composition fait dans l’hymne heavy et épique, totalement fédérateur tandis que l’autre se veut plus discrète mais affolante avec son travail sur les chœurs, qui fonctionnent très bien et qui permettent à Byron d’enchaîner de façon théâtrale – et époustouflante.
Mais bien sûr, près de quarante ans plus tard, ce disque a vieilli, irrémédiablement. Face aux sonorités modernes,
Demons And Wizards se couvre littéralement de rides et se craquelle affreusement. Il n’en demeure pas moins une grande pièce du hard rock des ’70, guidé par un orgue Hammond parfois facétieux, et qui dans sa forme comme dans le fond, a du inspirer pas mal de groupes de l’époque, à commencer par
Queen qui a su exploiter à merveille le travail fait sur les chœurs pour l’intégrer à son style baroque et déluré.
Uriah Heep signe là ce que beaucoup considèrent comme leur meilleur album. Et en grattant, en analysant par rapport au reste de la discographie, peut-on leur donner tort ? Ce quatrième opus est une petite merveille, magnifique et majestueux,
sortilège plaisant jeté par un groupe qui n’aura jamais vraiment su capter sa chance pour s’imposer comme un véritable incontournable du genre. Si vous ne devez en posséder qu’un, nul doute que ce doit être celui-ci.