Resplendir face à l'urgence et prouver qu'on peut créer dans un monde à l'agonie. Une année sans lumière sera ou ne sera pas avec les bordelais de Year of no light. Sans trahir leurs premiers idéaux, leur premier contact avec l'intérieur étouffant, ils veulent ressortir à l'air libre, respirer à nouveau la possibilité de l'élévation sonore en rassemblant leurs rituels sous le nom de Nord.
Le toucher primaire se fit avec cette demo, en apparence infime, au contenu ravageur. Les titres y étaient vifs, percutants, l'atmosphère diluée du Post-Hardcore n'était pas sacrifiée aux riffs d'ampleur pyramidale; y subsistait l'accusation pointée du doigt de la facilité d'une scéne caricaturale. Avec Nord, il n'y a pas de révolution mais une captation de ce que doit être le Post-Hardcore des temps modernes, un possible manifeste dont on parlera des années plus tard. Le style Year of no light, fortement instrumental, se complait dans le monolithique, qui n'intervient qu'après une longue captation de la douceur contemplative émanant de la psyché humaine, qui peut donner lieu à une douleur aïgue de l'âme. «Traversée» représente ce courant, ce monde qui se tient dans une poignée de main, qui lâche ses secrets avec parcimonie, dans la rage (le chant saturé y est pour beaucoup) et dans l'imprévision (la fin est inattendue). «La main de l'empereur» révèle le potentiel de Year of no light en matière de musique à progression purement instrumentale (la voix est un masque de souffrance) et contemplative, comme l'était dans la demo «Qu'importe qu'ils me craignent, pourvu qu'ils me haïssent»: une longue piste sensorielle qui ferait presque passer
Cult of luna pour des planctons.
Toujours dans la surprise, jamais dans l'assurance facile de l'effet émis, les français cultivent l'art de l'enchainement, agençant des perles instrumentales Sludgy et mélodieuses où l'on baigne dans la lumière de notre satellite («Sélénite») pour mieux rebondir avec force lors d'éclats violents à extérioriser rapidement, tout en restant dans la recherche de la poussée céleste («L'angoisse du veilleur du nuit d'autoroute les soirs d'alarme à accident») qui permettra de continuer dans le choc frontal. La force de Year of no light c'est la construction même de son essai, bâti non comme une tour de Babel par un Nemrod trop sûr de lui, mais bien dans l'hésitation du mortel qui refonde un univers. Les morceaux issus de la demo s'imbriquent sans problème dans ce Nord à l'impact émotionnel immense et à la vitalité fièvreuse. Au lieu de nous offrir une musique sujette à réflexion pure comme le ferait
Cult of luna, les bordelais vont au coeur du sujet, délivrent leur esprit de ce qui les chagrine («Tu as fait de moi un homme meilleur», linéaire) mais n'oublie pas de récompenser le bienheureux de sa progression salvatrice («Somnambule», pratiquement ambient lors de l'incursion de ces guitares en forme de nappes brumeuses). Sans jamais se détourner de son chemin, Year of no light avance lentement, mais a soif de tout dévoiler à son auditoire, des possibilités que l'on jugera infinie pour un jeune groupe qui manie déjà fort bien l'art des ambiances («Librium»). Reste que les français, même s'ils composent des titres excellents, peuvent encore progresser et amener vers d'autres territoires. Les riffs peuvent encore être plus marquants, les atmosphères plus exploitées.
Nord n'est pas le schéma quelconque d'un album de Post-Hardcore destiné à entrer dans le caveau de la suffisance. Il est un bloc, un monument qui crache à la face du monde, qui exploite la lueur céleste pour nous aveugler, qui parle d'hiver incandescent, de terre à fouler, d'étoiles à habiter. Aussi mystique que peut l'être sa magnifique pochette, Nord est surtout un album de Post-Hardcore made in France qui, s'il ne le fait pas déjà, peut bien pousser Year of no light à devenir une référence sur l'Hexagone. Les possibilités entrevues peuvent être cependant bien plus exploitées mais ce défaut ne résume en rien un essai voué à l'approbation future d'une scéne. Le destin de Year of no light se joue à partir d'ici. Pour les plus curieux, la suite expose Nord en prophéte.