Fort de ses succès précédents et de sa popularité, nos américains décidèrent de se lancer dans un mélange improbable : metal, opéra rock et théâtre. Le résultat fut cet album. Lors de sa sortie en 2003, il rencontra un vif succès, dû en partie à l'originalité du concept et la qualité des compositions, mais également, il faut bien le dire, à la vague insatisfaction qui avait suivi la sortie de
Karma. Parmi les invités prestigieux, notons Luca Turilli, qui exécute le solo de guitare de "Descent of the Archangel".
Résumons le concept, donc. D'une part, le groupe : un combo efficace, soudé autours d'un chanteur doté de charisme, Khan, et d'un excellent guitariste, Thomas Youngblood ; une musique particulière, exceptionnellement riche, bourrée d'influences classiques et orientales. De l'autre, une pièce de théâtre de l'un des plus grands poètes allemands. Il n'en fallait pas plus pour inspirer une œuvre unique.
Il y aurait beaucoup à dire sur le mythe de Faust et Méphisto, qui était déjà vieux quand Goethe s'en empara et lui donna la forme que l'on connait, mais ça n'est pas le but présent. Contentons nous de remarquer combien l'histoire reste d'actualité. On y trouve certaines des peurs, certains des désirs les plus anciens de l'homme : la peur de l'ennui, du vide intérieur ; le choix entre moral et facilité ; le paradoxe de l'abondance. Qui n'a jamais eu envie de voir ses désirs réalisés d'un simple coup de baguette magique ?
C'est un peu tout cela que
Kamelot a tenté de faire passer dans son œuvre, et je trouve ça assez réussi. Faust prend ici le nom d'Ariel, Marguerite celui d'Helena, et Mephisto reste Mephisto.
D’un point de vue musical, c’est peut être l’une des meilleurs performances du groupe. Tendant fortement sur l’athmo, leur power mélodique fait ici merveille ; soulignant tour à tour la mélancolie affectée, puis le désespoir d’Ariel ; le gout de Mephisto pour l’esbroufe et la superbe ; la vitalité d’Helena. Chœurs, instruments classiques et orientaux, tout y est. Les riffs sont complexes et efficaces ; les soli de guitare globalement courts mais techniques. La batterie n’est pas en reste ; belle performance de Casey Grillo une fois de plus.
Roy Khan fait preuve d’une étonnante maturité, et arrive à véritablement se « glisser dans les peaux » des deux personnages théâtraux auxquels il prête sa voix. Sa double interprétation souligne fort bien le lien complexe entre Mephisto et son protégé : une alliance piégée, faite d’antagonisme et de tricherie, et paradoxalement une certaine complicité.
L'histoire suit de très près celle de la pièce : les quatre premières chansons sont consacrées à Ariel et ses atermoiements. Quatre magnifiques morceaux du reste : Center of The Universe, Farewell, The Edge of Paradise et Wander ; tout quatre excellent et riches à souhait. Deux interludes sont aussi intercalés au début et au milieu.
Ses réflexions, son ennui et sa solitude le conduisent à s'enfermer dans un passé idéalisé, jusqu'au jour où Mephisto, sous la forme d'un ange, lui propose sont fameux pacte : en gros, lui redonner goût à la vie en échange de son âme. Dans le rôle du tentateur, Khan se montre convaincant, rompant totalement avec son style des chansons précédentes. Suit A Feast For The Vain ; Mephisto entraine sa nouvelle recrue dans une orgie célébrant la vanité ; c’est l’occasion d’une débauche de chœur et de solo grandiose, d’instruments orientaux et de roulement majestueux.
Pour accomplir ses vœux, et pour mieux le perde, Mephisto accède ensuite à sa principale demande: trouver l'amour. On The Coldest Winter Night célèbre sa rencontre avec Helena. Comme il se doit, chant et accompagnement s’adoucissent, livrant néanmoins un résultat juste, et exempt de trop de mièvrerie.
Comprenant qui l'entraine avec lui dans sa perte, Ariel abandonne Helena peu après, et la conjure ne pas le suivre, car il veut éviter sa perte et sa damnation éternelle (Lost & Damned ). Forcément, les choses prennent une tournure dramatique, le tempo s’accélère le chant se fait désespéré, les solos se multiplient.
Mais c'est bel et bien sa fuite qui la perd ; abandonné, elle se suicide dans Helena's Theme ; l'esprit de la rivière l'accueille et demande grâce pour son âme à Dieux. C’est une chanson calme, accompagnée d’une mélodie douce, qui se conclut par l’annonce du crieur de la ville « the lady Helena has comited a sin », le péché suprême : le suicide.
Ariel comprend alors, dans The Mourning After, qu'il a été le jouet de Mephisto. Le chant se fait torturé, désespéré, magnifié par les chœurs et les riffs puissants.
Vient alors le moment clé. Devenue un ange, Helena et Mephisto s'affrontent pour la possession de l’âme d'Ariel. Mais ce dernier, refusant le pardon d'Helena, se livre au diable. La lutte entre les deux est fort bien rendu, l’ironie moqueuse fait face à la douceur de l’ange et au désespoir du héros. Sur un tempo rapide, un riff lourd vient accompagner le chant de triomphe de Mephisto, sur lequel s’achève l’album.
Un mythe vieux comme le monde, auquel le metal aura apporté sa petite pierre…