Parfois, il y a des évènements dans une vie qui sont indissociables de la joie ou de la tristesse. Il y a des moments qui ne devraient pas avoir lieu, qui sont éphémères, comme la fumée d'une cigarette qui s'élève en une volute langoureuse avant de se déchirer dans l'immensité du ciel.
Mad Seasons a été une étoile filante dans l'espace du rock, avec un unique album, Above. Dessus. Jamais un titre d'album n'aura été aussi mensonger que celui-ci tant ce disque est une descente dans les abîmes, tant seuls le désespoir et la douleur restent après l'écoute d'une telle oeuvre. Elle est à l'image de cette pochette sombre, triste, pathétique, signée
Layne Staley, qui en dit long sur l'être torturé qu'il était. Pourtant cette pochette se veut de montrer un geste fort, chaud, un geste d'amour, mais quel genre d'amour ?
Certaines histoires commencent bien. Les rencontres se font toujours au hasard, mais le lieu a toujours son importance. Pour
Mad Seasons, l'aventure commence en cure de désintoxication, quand
Mike McCready, guitariste de
Pearl Jam, fait la connaissance du bassiste
John Baker Saunders. Le courant passe bien entre les deux hommes qui décident de monter un projet ensemble, dès qu'ils sortiront. C'est chose faite en 1994 et le batteur
Barrett Martin, des Screaming Trees, est tout de suite partant pour jouer avec eux. Et c'est Layne Staley qui arrive avec ses démons derrière le micro. Un groupe à la physionomie dangereuse, terriblement instable, mais dont les membres ont tous la même passion, la musique.
Et dans ce vivier du metal Alternatif qu'est Seattle, le grunge vit ses derniers instants. Le décès de
Kurt Cobain en avril 94 aura porté un coup fatal au genre. Aussi, on ne peut dire avec certitude que
Mad Seasons évolue réellement dans son genre. On le rentre dans cette catégorie en fonction du passif des musiciens et on ferme les yeux sur le fait qu'il s'agisse plus d'un groupe de rock sombre plus qu'autre chose.
D'ailleurs, ce disque commence par une longue ballade,
Wake Up, qui prend directement à la gorge. La mélodie est misérable. Ne comprenez surtout pas "mauvaise". Non, c'est au delà de la stricte musicalité de l'ensemble, cela va chercher beaucoup plus loin, ça fouille dans les tréfonds de l'âme pour en extraire toute la mélancolie possible et imaginable. C'est d'une tristesse insoutenable, le vague à l'âme nait alors que Staley pose sa voix claire et doucereuse sur les lignes subtiles développées par les musiciens. Rarement un morceau n'aura laissé un tel goût de cendre en bouche, en jouant sur une douceur profonde et qui fait mal, très très mal. Premier titre, premières larmes.
Et tout le long, nous sommes pris dans un tourbillon de sentiments. Les musiciens s'arrangent pour que chaque morceau ait sa personnalité et prennent vraiment le temps de les développer. Beaucoup de titres sont longs, plus de cinq minutes et tous parviennent à captiver l'auteur du début à la fin. Bien sûr, c'est lent. Un souffle des années 70 souffle aussi sur les compositions de
Mad Seasons, quand ce n'est carrément pas des styles antérieurs qui se rappellent au bon souvenirs des auditeurs, comme
Artificial Red qui est un blues qui coule lentement, comme le sang d'une veine tranchée depuis longtemps. La basse ronfle pesamment, elle est noire, elle ne laisse pas de répit, tandis que la guitare ira un instant s'amuser à se livrer un petit duel avec Staley. Six minutes où l'on en vient à se demander si McCready n'est pas bâillonné au sein de
Pearl Jam.
L'ambiance est malsaine. Les paroles sont sombres et ne laissent pas beaucoup de place à l'espoir. Le choix des mots est dur, cruel. La détresse est palpable. Et rien n'y fait, il est impossible d'être écoeuré de cette oeuvre terriblement addictive, hypnotique. Le chant de Staley, tour à tour profond ou halluciné n'aide pas à se forger une barrière efficace face à tout ce mal être qui se dégage des enceintes. Above, c'est un disque noir qui s'écoute en boucle. Il ne conduit pas au suicide, même pas forcément à la déprime. Mais il est terriblement introspectif et parfois, cela peut faire beaucoup de mal, cela peut amener à verser des larmes qui couleront sans retenue. Et ce n'est pas un signe de faiblesse.
Des histoires, nombreuses sont celles qui commencent bien mais combien finissent dans la joie ? Celle de
Mad Seasons s'est faite dans la douleur et se termine dans la mort. D'abord, celle de John Backer Saunders, dont ce disque sera le plus grand moment de gloire. Puis par celle de Staley, bien sûr, tout aussi ignominieuse... Un groupe maudit dès le départ, une association qui n'aurait pas du être et qui livre là certainement l'ultime chef d'oeuvre du grunge, un disque subtil d'une rare intensité sans jamais être suffocant. Un des classiques mésestimé de 1995.