Thin Lizzy suivait un rythme de sortie effréné depuis l'album Fighting :
Bad Reputation est le quatrième disque du groupe à voir le jour en deux ans, la cadence est tout simplement infernale. Surtout que lors d'une bagarre de bar,
Brian Robertson s'est blessé un tendon de la main avec du verre brisé et qu'il est remplacé rapidement par
Gary Moore qui accepte d'assurer l'intérim. A peine rentré d'une tournée avec
Queen, le groupe s'enferme en studio et sort donc ce
Bad Reputation qui arrive peut-être un peu trop vite, un peu trop tôt dans la carrière de
Thin Lizzy.
Moore s'en est déjà allé, Robertson ne jouera que quelques soli et quelques lignes de guitare. Il ne le sait pas encore tout à fait, mais il n'est plus un membre du groupe.
Scott Gorham double les guitares et Robbo n'apparait du coup pas sur la pochette noire de ce disque. Gorham, qui n'a rien d'un musicien égocentrique, n'apprécie pas l'idée d'assurer les deux guitares, de doubler les harmonies, de faire de l'overdub en masse en studio. Il ne veut pas être mis trop en avant, mais est-il possible de se glisser devant face au charisme de
Phil Lynoot, l'éminence grise de
Thin Lizzy ?
Alors forcément,
Bad Reputation est un album difficile à appréhender. Le groupe est toujours en évolution constante même si on reconnait facilement la patine du groupe, ce jeu à la tierce immédiatement reconnaissable, ces mélodies qui s'impriment à peine écoutées, ce groove particulier né de la soul. Jailbreak était nerveux,
Johnny The Fox voyait le groupe se rapprocher de certaines racines folk.
Bad Reputation, lui, aborde une période plus difficile. Le punk a déjà ravagé la Grande Bretagne, la musique vivait de grandes mutations.
Queen avait déjà du modifier sa ligne directrice et
Thin Lizzy fera un peu de même, en conservant son identité avec ses racines noires, mais en allant forcément de l'avant en durcissant de temps en temps le ton, en s'inspirant vaguement de cette musique nouvelle qui défrayait la chronique.
Pourtant, Lynott décide de faire jouer la mélancolie pour un premier titre qui se veut étrangement posé et sombre,
Soldier Of Fortune, qui est prenant. Une espèce de longue ballade désabusée, qui raconte la vie d'un mercenaire de retour de la guerre, d'une façon poignante et sans concession. La ligne mélodique est envoutante, la basse galope sournoisement, tandis que Lynott se déchire une fois de plus. Son chant est particulier, très soul, et véhicule son lot de sentiments.
Thin Lizzy n'aura jamais été un groupe plat et facile, sans fond. Et il le prouve ici une fois de plus.
Puis très vite, l'influence punk se manifeste à travers des riffs plus secs qu'à l'habitude, comme ceux de
Bad Reputation ou de
Killer Without A Cause, complètement désabusés. Le jeu de guitare se veut plus radical, la batterie plus imposante qu'à son habitude (n'oublions pas que
Brian Downey est un des grands batteurs des années 70 et 80, très présent dans le jeu et dans l'ampleur du son).Même le chant de Lynott est plus angoissant qu'à son habitude, sec, malsain, cynique. Deux réussites.
On retrouve aussi des voies plus hard rock dans l'âme, solides, efficaces.
Opium Trail est très sombre, la basse prend une place énorme dans cette chanson qui prend rapidement des contours sinistres.
Thin Lizzy est moins lumineux qu'à son habitude. On savait que le groupe était capable de noirceur et de mélancolie, avec
Bad Reputation, l'ambiance est salement plombée. Les morceaux les plus légers peinent à inverser la tendance. on notera quand même la très bonne tenue du magnifique
Dancing In The Moonlight qui sera souvent reprise par U2 dans leurs jeunes années, preuve de l'attrait que pouvait avoir la musique de
Thin Lizzy sur des musiciens de milieu différents.
Si l'on se penche sur la discographie de l'âge d'or de
Thin Lizzy (grosso merdo 1976-1979 pour une large partie des fans),
Bad Reputation est le disque le plus faible de cette période. Mais des disques mauvais comme ça, si plus de groupes pouvaient en pondre, ce serait génial.
Bad Reputation a de nombreuses qualités, il a des défauts, dont le principal est d'être souvent surestimé parce qu'il précède l'énorme Live & Dangerous, un album live d'anthologie.
Thin Lizzy livre encore une belle offrande, même si elle n'a pas le
lustre de ces deux grands frères. Et là où l'on ne peut qu'applaudir à deux mains, c'est quand on constate qu'aucun album de ces irlandais n'est mauvais.