Avec Salisbury,
Uriah Heep avait gommé les défauts du premier album et s'était même permis de dévoiler une facette plus progressive de sa personnalité avec le morceau-fleuve éponyme. Une grande réussite, aussi bien stylistique que musicale, chargée peut-être de l'ombre de
Deep Purple, mais qui laissait augurer des lendemains qui chantent. Et
Look At Yourself débarque quelques mois plus tard, histoire d'enfoncer définitivement le clou.
Le cap du troisième album est souvent présenter comme un passage difficile pour bon nombre de groupes, où il faut absolument convaincre afin de s'assurer des lendemains qui chantent. Pour
Uriah Heep, ce ne sera qu'une simple formalité. Inutile de faire planer le mystère plus longtemps. L'âge de l'album et la longévité de la formation britannique sont autant de témoignages de la réussite de
Look At Yourself : trente ans après, il a toujours ce goût de revenez-y attachant, malgré le poids des années. Il faut dire que ce disque aura aussi été remis au goût du jour par
Gamma Ray en 1990,
Kai Hansen n'ayant jamais caché son amour pour
Uriah Heep (il reprendra également
Return To Fantasy sur
Somewhere Out In Space).
Mais plutôt que de le considérer maintenant, penchons-nous un peu sur l'époque de sa sortie, où
Led Zeppelin catapultait le IV au sommet des charts avec
Stairway To Heaven,
Black Sabbath se faisait l'apôtre du heavy metal avec un
Master Of Reality pachydermique,
Deep Purple prenait la tangente avec Fireball et
Alice Cooper agaçait les USA avec son shock rock sur Killer. Avec
Look At Yourself,
Uriah Heep venait proposer une nouvelle alternative, proche de
Deep Purple dans les
textures même si les différences sont nombreuses, entre éclectisme, compositions épiques et approche progressive tumultueuse, cette dernière étant dopée par de longs passages instrumentaux furieux. Bref, une nouvelle école, qui découle d'une autre déjà bien implantée. Et aidé par deux singles irréprochable,
Uriah Heep allait s'imposer avec une facilité presque écoeurante.
Aujourd'hui, l'histoire retient surtout ces deux fameux singles : le morceau titre et la longue et splendide
July Morning. Bien sûr, comme une évidence. Mais le disque est loin de ne se résumer qu'à ces deux morceaux qui sont monumentaux, il est vrai.
Look At Yourself est rapide, menée par un clavier qui se marie à une guitare de feu, mais toutefois moins virevoltante que celle de
Ritchie Blackmore. Le final où les percussions se mêlent à la danse en une sarabande infernale devait être l'un des grands moments d'un concert de
Uriah Heep à cette époque, furieux, propice à de longues improvisations et à créer l'hystérie dans le public. Le groupe ne captera jamais ces moments sur un disque live, contrairement à
Deep Purple qui s'empressera d'imposer au monde son
Made In Japan.
July Morning, elle, est plus posée, espèce de longue ballade épique où l'orgue Hammond de
Ken Hensley, plus que jamais leader du groupe, se taille la part du lion. Mais encore une fois, le couple que forme cet instrument avec la guitare de
Mick Box est merveilleux. Un mariage qui était alors d'amour, pas de raison. Et le chant de
David Byron impressionne toujours autant, vu que l'homme aimait ce genre de tempo pour s'installer dans un registre proche de la déclamation, avec une diction parfaite à vous filer la chair de poule.
Il serait tout de même injuste de passer à côté du mouvementé
Shadows Of Grief aux choeurs qui ne laisseront pas les membres de
Queen indifférents et dont le final, interminable, est proche de la tuerie parfaite. on peut également mentionner
Tears In My Eyes où la guitare est volontiers agressive, où Byron montre également les dents, mais avec classe. Puis comment ne pas citer
Love Machine, un titre diablement rock'n'roll, peut-être pas le meilleur composé par
Uriah Heep, mais qui préfigure déjà les pièces maîtresses à venir, comme
Easy Livin' sur le prochain opus. Et toujours, cette propension à ne pas suivre les lignes mélodiques classiques, couplet/refrain, les musiciens préférant explorer un monde encore assez vierge et s'exprimer pleinement, en se permettant une ligne de guitare acoustique venant de nul part pour apporter une cassure nécessaire pour poser un solo rapide et efficace, par exemple. Les morceaux ne sont pas longs pour être long. Ils deviennent presque logiques dans leurs démarchent instrumentales : le plaisir de jouer, tout simplement.
Look At Yourself n'est pas parfait pour autant. La ballade
What Should Be Done est bien mignonne, mais elle passe très mal l'épreuve du temps et se teinte d'un kitsch un peu gênant avec le temps, trop solidement ancré dans les années 70, un brin sirupeuse également. Puis quelques défauts de ci, de là, un manque de conviction de la part de Byron sur certaines parties plus heavy du répertoire de Heep (on ne le sent pas toujours à l'aise sur les parties acérées de
I Wanna Be Free. Ensuite, l'appréciation de chacun fera que ce qui peut passer pour une qualité (longs morceaux...) devient un défaut.
Uriah Heep confirme parfaitement avec
Look At Yourself tout le bien que l'on pouvait penser d'eux sur Salisbury. Le groupe est en forme et sur une pente ascendante. Si pour certains ce disque est leur meilleur, on peut aussi relativiser en faisant remarquer que la suite est également très impressionnante. Un groupe aujourd'hui un peu oublié, mais qui, en son temps, avait mine de rien su s'imposer comme un des ténors du genre.