Bristol est un berceau légendaire, un nom, une ville particulière pour la musique en Angleterre. Mère de Massive Attack ou Trickey, elle donna même son nom à un son: The Bristol Sound, pour caractériser une vague d'artistes subjugués par la qualité des enfants issus de la ville portuaire.
Portishead, jeune groupe composé de trois musiciens aux aspirations grandioses et aux antécédents pourtant relatifs (Beth Gibbons est autodidacte et commence à chanter véritablement avec
Portishead) fait partie des groupes majeurs précurseurs du mythe. En 1994 sort leur premier album, Dummy, pratiquement comparable au Blue lines de Massive Attack pour l'impact qu'il engendra.
Car
Portishead se fit un nom dès son premier rejeton. Barrow, fort de ses expériences dans des studios (il a participé à Blue lines en tant qu'assistant) et pilier central du combo anglais, donne le La. Une Trip-Hop diabolique, groovy, sombre et aux chemins tortueux. Un maître mot pourrait décrire Dummy: Maîtrise. Les enfants de Bristol jouent dans toutes les cours et leur premier opus est un album hétérogène qui ne perd jamais sa cohérence. Il suffit d'écouter les tubes "Sour times", mystérieux et sacré, "Wandering stars", aux beats et scratchs typiques du mid-90 et "Glory Box", slow fiévreux et charnel pour se convaincre de la variété de composition de l’album. Loin de l'aspect purement érotique et déliquescent de Massive Attack,
Portishead se tourne plus volontiers vers les arrangements subtils, multiples, qui ne se dévoilent qu'après la dixième écoute. Une basse omniprésente, des sons industriels qui s'immiscent entre une batterie au son sidérurgique ("Numb") et des scratchs qui ne font jamais retomber le groove mais l'intensifient d'un étrange mystère.
A l'écoute de Dummy, on comprend l'engouement de l'époque pour
Portishead. Le groupe subjugue au plus au point. Geoff Barrow, dans son esprit génial, délivre des mélodies fiévreuses et légendaires ("Glory Box", "Wandering stars") mais aussi des arrangements dingues et hypnotisants ("Strangers" où une trompette tente de faire son entrée sur un beat puissant couvert de notes de claviers électroniques). Beth Gibbons, elle, est une déesse. Autodidacte, elle révèle des qualités de chanteuse indéniable. Sa voix est teinté de Blues, de Jazz et sa dépression, sa mélancolie, est d'une force rare. Elle souléve des morceaux jusqu'aux strates les plus élevées notamment sur "It could be sweet", intimiste ou "Pedestal", plus discret...De ce postulat il devient alors nécessaire de prendre la musique de
Portishead comme un ensemble. Ponctuée de notes purement jazzy (le saxophone sur "Pedestal"), de légeretés americana et bien sûr de rythme Hip-hop, base de la Trip-Hop, la musique du groupe de Bristol est riche, très riche. Si chaque musicien est un pilier de l’édifice, il s’efface derrière l’entité
Portishead, contribue à sa magie sans se mettre en avant.
Il est intéressant également de se demander si un album comme Dummy, qui date de 1994, peut encore avoir un impact sur notre esprit moderne. Certaines œuvres perdent en effet en intérêt avec le temps, elles sont caractéristiques d’une époque, interprétées dans leur époque. Avec Dummy, la réponse est indiscutable, l’album, et même la musique de
Portishead dans son ensemble, est moderne, contemporaine. Quinze années plus tard, on croirait entendre un essai nouvellement sorti.
Portishead est intemporel et semble détenir la clé du son parfait. On peut y voir notre époque moderne, ses doutes, ses joies, ses peines mais on peut aussi la voir comme ce qu’elle est : un enfant du baby-boom musical du mid-90. Le mélange est la principale source dans laquelle la musique des anglais plongent leur seau. Véritable touche-à-tout,
Portishead ne se donne aucune limite. Il conserve la souche du Hip Hop des années 90 mais comme Massive Attack, s’en sert uniquement pour rythmer un morceau et mieux le déformer par la suite. « Wandering stars » est l’exemple parfait ; un mid-tempo electro, des scratchs qui ne jouent pas le bluff mais l’inconstance, Gibbons, chante, silencieuse et l’intermède assure le reste avec des chœurs et une guitare qui fait office de ponctuation pour un titre majeur, extrait brûlant et superbe, Morceau-album comme Individu et Humanité, avec sa personnalité propre, capable de se tenir sans les autres.
Là réside l’essence qui fait de Dummy un album culte : rien ne se jette au néant, l’album est un flot continu dont les goutteletes éclaboussent le visage de l’auditeur, voyageur du désert qui recherche l’oasis mythique. On va vers Dummy assoiffé, assuré qu’on y goutera l’eau la plus pure possible. L’amateur y trouvera du génie, l’auditeur occasionnel devra fouiller, triturer cet amas de musicalité, melting-pot des genres terrifiant de recherche. Dummy est assurément un monument du Trip-Hop comme
Portishead un monument de la Musique.