Inferno avait marqué un tournant crucial dans la carrière de
Lacrimosa , un tournant qui avait déjà été amorcé dans le superbe Satura (1993). L'arrivée d'
Anne Nurmi aura été déterminante dans l'évolution d'un son conçu jusque là par
Tilo Wolff seul, aidé il est vrai par sa passion pour Mozart. L'aspect metal est devenu plus important, se teintant aussi de touches plus symphoniques; Le côté gothique est toujours présent, la darkwave se fait plus discrète et tend à disparaitre.
Et voilà qu'en 1997 arrive ce Stille, à la pochette pitoyable... Pas dans le sens où elle est l'aide, mais le clown et son violon face à l'immensité d'une salle de concert vide a quelque chose de terriblement pathétique, de poignant. D'ailleurs le trait du dessinateur est toujours aussi sur et impitoyable, la jaquette est une nouvelle fois magnifique.
Et musicalement, il est bon de noter que
Lacrimosa entre dans une nouvelle ère, grâce à une production qui sait mettre tous les éléments chers au groupe en valeur. Là où avant certaines sonorités pouvaient se révéler brouillonne, sur Stille tout est parfaitement millimétré pour ne rien laisser au hasard. Tilo Wolff se surpasse, gérant toutes les possibilités qui lui sont offertes. Et dans cette nouvelle optique, la guitare devient reine. Un changement de cap initié sur Inferno et qui coupera définitivement une partie des fans de
Lacrimosa de son oeuvre (tandis que paradoxalement, le public metal s'intéressera à ses premiers efforts darkwave...).
Surtout, Stille se veut très ambitieux. Se risquer à sortir un album dont la moitié de la durée est représentée majoritairement pas trois titres de plus de dix minutes, il fallait l'oser. Débuter ce dit disque avec une pièce d'une dizaine de minutes, c'est un autre coup de poker ingénieusement joué. Tilo Wolff abat ses cartes sans sourciller. Quinte flush royale. Espèce de salopard...
Der Erste Tag un un bijou. L'apport de cordes dès le départ nous plonge dans une ambiance mélancolique, confirmé par le chant quasi religieux de Wolff qui nous prend aux tripes. La voix de l'homme est toujours aussi prenante, poignante à l'image de la pochette, terriblement romantique aussi. Les interventions de Anne Nurmi parachèvent cette impression de délicatesse proche du spleen, jusqu'à ce que les mélodies évoluent et viennent se gonfler avec l'apport d'une rythmique lourde, pesante et d'une guitare arachnéenne venant déchirer le morceau, le saigner, le marquer du sceau du tragique. Et le final, brutal, est un plaisir. Dix minutes se sont écoulées, mais elles sont passées si vite...
Les morceaux longs sont réellement captivant. Un titre à tiroir comme
Deine Dähe est à devenir schizophrène tant on oscille entre la beauté et une ardeur presque maléfique tout le long, changeant d'humeur par des breaks soigneusement pensés et une intelligence d'écriture évidente. Dire de Wolff, qui compose quasiment tout seul, qu'il est un génie ne serait pas une exagération. Il sait ce qu'il veut plutôt que de se laisser aller à une simplicité dans les arrangements, va au fond des choses, pour donner un surcroit d'âme à l'ensemble, lui donner le corps et l'esprit. Le quart d'heure assumé de
Die Strasse der Zeit est une autre merveille, où Wolff se déchire pour proposer un large panel d'émotions à travers ses goûts et son inspiration. On navigue entre rock, folk désabusé, avant que le metal ne se mêle à la danse et ne s'impose comme une nécessité. L'aventure est sublime, les cordes qui s'insèrent à l'ensemble et qui viennent introduire des choeurs somptueux laissent absolument sans voix. Ce morceau souffle les auditeurs sur son passage et reste encore à ce jour l'un des meilleurs du groupe. Une réussite, assurément.
Anne Nurmi quant à elle s'illustre sur deux morceaux, chantés en anglais. Mais
Not Every Pain Hurts et
Make It End, malgré des qualités évidentes (écoutez la fin apocalyptique du second titre cité !), peinent à pleinement tirer leur épingle du jeu, faute à un filet de voix encore un peu timide de la part de la chanteuse, qui peine à se mettre en valeur (quand on écoute
The Turning Point(/i] sur Elodia, la différence est flagrante). Et quand on succède à une ballade comme [i]Mein Zweites Herz, qui aura grandement contribué à assoir l'autorité du groupe dans le monde du metal goth, difficile de faire bonne figure.
Stille marque encore une nette évolution avec son prédécesseur.
Lacrimosa est un groupe qui décidément va de l'avant et ne compte pas s'arrêter en si bon chemin. L'album est excellent, Elodia, lui, sera carrément somptueux. Un très grand groupe, peut-être pas suffisamment explosé...