Wormfood, c'est ce groupe de metal volontiers avant-gardiste que créa El Worm, également guitariste de
Carnival In Coal, autre projet musical créatif, talentueux et anticonformiste s'il en est. Après des sorties relativement confidentielles mais qui valurent à
Wormfood des retours plus que positifs, les Français sortent donc en 2005 l'album "France", version réenregistrée de leur opus précédent, "Jeux d'Enfants", avec une production de nouveau confiée à Axel Wursthorn de
Carnival In Coal.
Les bêtes de foire, la cruauté (in)humaine, les difformités physiques, la pédophilie, le viol, la terreur et la mort, tel est l'univers sombre, glauque et suffoquant dépeint tout au long de ce disque véritablement unique en son genre que nous propose
Wormfood. Commençant avec cette
Leçon de français/French leçon où l'on assiste, en guise d'introduction, aux déblatérations vomitives d'un clochard ivre qui finit écrasé par un tramway, "France" est une sorte de voyage à travers la folie, une trajectoire décadente aux allures de fin du monde, peuplée de pervers et de monstres où on ne sait jamais qui est véritablement le bourreau ou la victime. Les nombreux interludes musicaux ou parlés (en français) viennent renforcer l'aspect dérangeant et la démence qui planent perpétuellement tout au long des titres de cet album aux allures presque cinématographiques.
Avec des instrumentaux rappelant parfois le travail de Tim Burton, une ambiance poisseuse et lourde inspirée notamment par
Type O Negative, toute échappatoire semble impossible et le monde cauchemardesque de
Wormfood happe l'auditeur sans lui laisser de choix.
"France" n'est cependant pas qu'une curiosité, un objet bizarre qu'on se ferait passer sous le manteau histoire de se donner quelques sensations fortes. En effet, au delà de cette atmosphère, de ces ambiances si particulières, c'est une musique de très haut niveau que propose
Wormfood. Technique, alternant aussi bien le doom que le death, le progressif, le thrash et le black, aucune chanson n'a vraiment de structure linéaire et, à côté de ces fameux interludes, les variations de tempos, de rythmes et de sonorités s'enchaînent sans arrêt.
La variété est telle qu'on a d'ailleurs parfois l'impression d'être perdu, comme dépassé par la créativité du groupe. Il semble ainsi à peu près impossible de donner une vision musicale d'ensemble pour ce ce disque sans partir dans une analyse titre par titre, ou même plutôt séquence par séquence, tant "France" est varié, chaotique et peu conventionnel, se jouant des structures et des axes typiques du metal. Globalement, le tout se fait cependant particulièrement lourd et sombre, n'hésitant pas à alterner parties très extrêmes avec des moments beaucoup plus atmosphériques et dark. Les claviers et samples sont d'ailleurs omniprésents et sont à la base de l'identité des compositions.
A titre d'exemple,
TEGBM (Fantaisie galante du grand siècle), sorte de black/death mêlé à des claviers ambiants, entrecoupé de passages en chant clair et d'un solo de clavecin où
Wormfood reprend des paroles issues du "Bourgeois Gentilhomme" de Molière, est assez représentatif de cette schizophrénie musicale et artistique.
De même, un morceau comme
Death Equal To Nothing, qui relate l'angoisse d'un homme sur le point de trépasser, se fait très sombre et ambiant mais vient se terminer sur une note particulièrement thrash et distordue. On pense également à
Dark Mummy Cat et son ambiance égyptienne, morbide et gothique.
L'écoute de "France" produit donc un vrai sentiment de malaise, une impression de saleté abjecte et de dégoût que peu d'artistes sont capables de restituer, faisant de
Wormfood un groupe sans équivalent, que ce soit dans l'Hexagone ou ailleurs. "France" est à la fois un véritable défi et un monument érigé à la gloire de la folie, qui laisse entrevoir la vision d'un groupe particulièrement inspiré et rejetant toutes les normes habituelles. Ce disque ne plaira donc pas à tout le monde, mais il ne laissera pas indifférent, c'est certain.