Au l’aube de ces formidables années 90, le sol trembla secoué par cette force exceptionnelle, volonté de changement phénoménale, qui semblait vouloir briser un univers culturel conformiste dans lequel certains groupes se complaisaient confortablement, auréolé d’une renommé facilement accessible. Prodigieusement accéléré, aussi, par l’essor de tendance nettement plus agressive et par l’insatiabilité d’adeptes las par tant de conservatisme, ce bouleversement rendait alors toutes tentatives aux aspirations mélodico-mélodiques, d’emblée, considérablement périlleuse. Au cœur de l’agitation de ce bouleversement fondamentale, la quiétude déconcertante avec laquelle certains groupes continuèrent pourtant, inconsciemment ou non d’ailleurs, d’ignorer ce changement d’ère fut tragique. Nombres sombrèrent.
Afin d’illustrer cette fracture, et ces pertes, évoquons donc
Ratt et son Detonator. Cet album, prouvant toute l’incapacité de ces américains à saisir tous les enjeux d’un monde en pleine évolution, est, effectivement, un cliché saisissant d’une époque troublée. Bien évidemment cette seule erreur de discernement ne suffit pas à expliquer totalement cette plongée en l’abime de groupe, et ce, surtout, si l’on songe, en effet, que d’autres auront réussis, pris dans ce climat de tourmente, à sortir des œuvres certes décalées mais éminemment attachantes (
TNT - Realized Fantasies (1992),
Gotthard –
Gotthard (1992) ou encore, par exemple, Europe – Prisonners in Paradise (1991)). Non, si le déclin de
Ratt prend source dans cette incompréhension du monde qui l’entoure, elle revêt, également, bien d’autres causes.
Dans un élan critique, notons, tout d’abord, la présence à la production de Sir Arthur Payson. Si l’homme demeure, aujourd’hui encore, un illustre, relativement, inconnu dans les milieux qui nous intéresses ici, son pendant indissociable, Desmond Child, est, quant à lui, mondialement reconnue. Le producteur, aussi honnis qu’adulé, reste un spécialiste controversé. S’il ne nous appartient pas d’entrer dans cette polémique, ni même de juger des qualités professionnelles de l’homme, le résultat de son travail revêt, tout de même, quelques spécificités connues pas nécessairement appréciables. Ainsi est-il de notoriété publique qu’il produit des œuvres très mélodiques, et même, adjectif haïs s’il en est, commerciales. Le pire est donc à craindre.
Et en termes de production, le désastre est, en effet, proche. Difficile de tirer quelques satisfactions de ce son lisse et aseptisé, manquant singulièrement de relief. Si un tel travail pouvait, peut-être, nous contenter autrefois, il aura suffisamment vieillis pour être devenus totalement surannés aujourd’hui. L’embarras nous gagne.
Outres ce son désuet, notons ensuite que l’absence d’inspiration de ces missives poussives nous accable. En des titres à la musicalité naïve parfois consternantes,
Ratt s’emploie à défendre un Hard Rock à l’efficacité défaillante (One Step Away ou encore, par exemple, Heads I Win, Tails You Lose). Si d’autres mélopées sont moins caricaturales, elles demeurent redoutablement inefficaces (Lovin' You's A Dirty Job, Scratch That Itch dont le refrain est étonnamment âpre et séduisant, Hard Time, ou encore, par exemple, All Of Nothing). La gêne devient déception.
Pour atténuer cette désillusion, seule Shame, Shame, Shame, Can’t Wait On Love et le très rugueux Top Secret à l’esprit, toutes proportions gardés, Thrashy, viennent panser une plaie douloureuse. La respiration est furtive mais salutaire.
Detonator est donc un échec amer. Au-delà de ce défaut majeur d’être pleinement en décalage avec son époque, et s’alourdissant de bien trop de tares pour être un tant soit peu séduisant, l’œuvre va donc précipiter
Ratt dans une longue et lente agonie artistique totalement justifiée.