Parler d'Elil c'est aborder la pièce majeure de l’œuvre courte, mais essentielle, de
Fall of Efrafa. Seconde partie de la trilogie The Warren Of Snares, Elil ne répond pas seulement à la définition du deuxième album, dit de passage, et qui a tendance à être un cap pour une formation : il répond à la définition de la confirmation et de la maturité, en outrepassant toutes les règles de bienséance, se riant des codes et des théories. En d'autres mots, il est unique dans le paysage Post-Hardcore. Et c'est bien de Post-Hardcore dont on parle avec cet opus, qui marque une progression tout simplement incroyable comparé à
Owsla, bien plus Crust.
Ce premier constat d'une maturité acquise se fait au contact du contenu, qui surprend. Trois morceaux, presque tous de vingt minutes, soit une trilogie épique qui résume à elle seule la mythologie développée par
Fall of Efrafa. Des titres plus progressifs donc, mais qui gardent une structure proche d'
Owsla, avec ses crescendo dramatiques, ses charges guerrières et ses ralentissements méditatifs. Pourtant, Elil s'avère bien mieux construit, plus varié et bien mieux maîtrisé dans son message que le premier épisode, qui bénéficiait déjà d'une solide construction stylistique. Là où Elil s'impose alors véritablement, c'est dans un virage qui donne à sa musique toute la force qu'elle ne retrouvera plus jamais.
Car
Fall of Efrafa ne réussira pas à réitérer l'exploit sur Inlé, celui de dégager tant d'émotions de mélodies simples, de mélancolie dans des lignes de guitares si vécues et de rage dans des cris étouffés. Tout ce qui était déjà présent sur
Owslaest décuplé sur Elil, dont l'aspect progressif permet justement cette recherche de la narration via la musique. Impossible de mentionner Elil sans parler de « Dominion Theology » par exemple, le morceau qui porte en lui tout ce qui rend
Fall of Efrafa exceptionnel, avec son riff d'entrée que n'importe quel groupe aux desseins de magiciens aurait voulu écrire et qui plonge d'ores et déjà dans l'univers des anglais, inspiré de Watership Down. Le titre, extrêmement riche, est strié de ce qui fait la magie du style de
Fall of Efrafa. Les longs développements mélodiques amènent à un acmé musical, entrecoupés bien entendu d'accalmies dont l'inspiration Folk est unique en son genre dans le paysage Post-Hardcore, et que
Agalloch ne renierait pas (notamment le passage central, magnifique de « Beyond The Veil). « Dominion Theology » est la représentation la plus significative de ce que
Fall of Efrafa sait faire, soit réussir à posséder son auditoire à travers des titres longs, et à raconter une histoire qui devient presque un livre animé sous ces notes évasives.
Et cette histoire, inspiré de l’œuvre de Richard Adams, est abordé par
Fall of Efrafad'une manière divergente comme
Owsla qui traitait des restes de conscience qui demeurent chez l'être humain. Chez Richard Adams, Elil veut dire l' « ennemi », ce que la formation de Brixton traduit par la religion, et qui assoit donc l’œuvre dans une logique critique,
Fall of Efrafa étant un groupe dont l'esprit résolument Punk en fait une entité engagée. Aussi ressent-on cette tension dans les trois titres qui jalonnent Elil. Bien plus dramatique que
Owsla, mais moins rageur, il est un chapitre essentiel de The Warren Of Snares. Tout se joue dans les instruments traditionnels du genre, adieu les violoncelles employés sur
Owsla, place à une mélodie donnée uniquement par les guitares et par une basse dont le groupe a compris toute l'utilité. La musique devient un ensemble cohérent, un signifiant pur, et chaque instrument travaille à sa construction, dans un refus des conventions qui place
Fall of Efrafa en-dehors de toute définition véritable, à mi-chemin entre le Post-Hardcore le plus lourd et un Crust dont la brutalité originelle est retravaillée pour amener plus de mélodies. Le chant, lui, participe à toute cette ambiance, crié, scandé, vécu, il est cependant quelque peu marqué par un manque de souffle évident mais est, à l'instar de la production de l'album, du naturel le plus fort.
Fall of Efrafa sait manier l'ambiance, et Elil est à ce titre l'un des essais les plus remarquables de sa génération, mariant à merveille les tempos pour un résultat saisissant, dont la fin de « For El Ahraihrah To Cry » serait le final le plus grandiose. Les trois titres de l'opus composent un tableau riche, et semblent être agencés de la même manière ; constatation qui devient vite obsolète au fil des réécoutes, car chaque titre est une histoire, un chapitre, écrit différemment, avec une portée singulière, un charme certain, une vie. Ce qui est remarquable avec Elil, c'est cette compréhension de la musique en tant que moyen d'expression exceptionnel, ce que bon nombre de Post-Hardcore n'ont su exploiter.
Fall of Efrafa joue sur plusieurs scènes, et le mariage qu'il opère sur Elil, amené à son paroxysme, est la quintessence d'une recherche stylistique originale, qui amènera le groupe à être adulé par un public en grand nombre, qui le définira comme génial, là où ces musiciens ne verront qu'une exagération face à un talent infime. Ecoutez Elil, et votre perception de la musique changera. Ecoutez Elil, et vivez le rêve de tout poète.