Qui n’a jamais écouté
Nirvana, et plus spécialement encore, ce Nevermind qui semble aujourd’hui avoir sonné le glas d’un esprit hard rock propre aux années 80, le glam, fait de paillettes et d’insouciance ? Qui n’a jamais entendu le célèbre riff introductif de
Smells Like Teen Spirit, devenu bon gré mal gré l’hymne d’une génération ? N’ayez pas peur, levez la main… Personne ? C’était à prévoir. Prêt de vingt ans après la sortie de ce disque, il est stupéfiant de voir, surtout de constater, que
Nirvana est encore considéré comme un géant du rock, au sens large du terme et englobant les sous-genres, comme le metal dans sa globalité. La mort prématurée de
Kurt Cobain n’y est certainement pas étrangère, ayant contribué à développer la légende d’un groupe assez limité, avouons-le.
Nevermind et
Nirvana sont deux entités distinctes à remettre absolument dans leur contexte de l’époque, prendre l’album tel quel aujourd’hui n’aurait que peu d’intérêt. Commençons par le groupe, composé donc de Cobain, de
Dave Grohl (batterie et futur
Foo Fighters) et de
Chris Novoselic à la basse et dont le premier album, Bleach, trahissait de sacrées velléités punk et noisy. Là, nous avons affaire à une formation qui se révolte contre ce qui l’entoure. L’administration Bush Senior qui est à peu près aussi catastrophique que celle de son abominable rejeton, la Guerre du Golfe qui sera en définitive un fiasco, l’inégalité des chances et la jeunesse désoeuvrée, des points d’ancrage et de désespoir légitimes, mais terriblement vains. Bref, des thématiques à l’opposé des voitures, des filles faciles et de la baise mises en avant par les ténors du hard rock US, un genre que Cobain détestait par-dessus tout et dont il provoquera la chute. Un leader mal dans sa peau, continuellement à fleur de peau, mais terriblement limité dans ses mots ou dans sa façon de jouer, ce qui empêche les sentiments d’êtres forts. Contradictoire.
Puis Nevermind… Appelé ainsi en hommage au Nevermind The Bollocks des Sex Pistols, un hommage quelque peu outrancier quand on connaît le modèle britannique.
Nirvana joue ici de façon trop policée pour être honnête. C’est lisse, le son est propre, cela devient une injure au qualificatif de grunge qui colle à la peau de cet album comme une étiquette apposée sur une autre, une vignette qui disait « pop rock ». Parce que voilà, Nevermind est un disque absolument inoffensif, surproduit, calibré pour bien fonctionner à la radio : chaque chanson est un single potentiel et le fait que Cobain ait rejeté ce disque n’est pas forcément innocent. L’homme était-il vraiment intègre ? A-t-il réellement été déçu par l’aspect gentillet donné à la musique de son groupe ? Ou n’était-ce que poudre aux yeux de la part d’une personne jouissant du star-system ? On n’en saura jamais rien, à moins que ses anciens complices ne disent un jour toute la vérité concernant Nevermind.
Et donc, contrairement à Bleach, Nevermind fonctionna. Propulsé par un
Smells Like Teen Spirit qui prouve que la corde du mi maîtrisée, c’est la classe, le disque pulvérisera les chiffres de vente. Il deviendra l’étendard d’une jeunesse qui se reconnaîtra dans les riffs simples du groupe, une figure de proue défigurée qui subtilisera la place enviée de leader de scène à des formations autrement plus méritantes. Pourquoi ? Parce que ça sortait des sentiers battus ? Parce que c’était noir et loin des considérations du hair metal dont les fans faisaient doucement rire dans l’ombre ? Peut-être. Le mur de Berlin s’était effondré et avec lui, le communisme. Doit-on voir plus loin, par-delà cet évènement planétaire ? Doit-on comprendre par ce geste la fin d’une époque bénie, faite d’insouciance ? Doit-on le considérer comme l’avènement d’une époque plus sombre si l’on en juge, avec le recul, par toutes les guerres qui ont déchiré l’Europe, l’Afrique et le Moyen Orient depuis ? Le misérabilisme et la ligne de conduite plus noire de
Nirvana découle-t-elle de cela ? Quelque chose avait changé et dans cette ère d’obscurité,
Nirvana faisait office de prophète.
Mais pourtant, d’un point de vue strictement musical, le groupe était on ne peut plus limité. Très basique, frisant parfois l’amateurisme, seul Dave Grohl semblait apporter de la technique à l’ensemble grâce à un jeu assez dynamique et varié. Coincé entre une espèce de pop ingrate et passe partout et une volonté plus punk dans l’esprit,
Nirvana peine à se trouver un style qui lui convienne sur cet album. D’un côté, nous avons des titres qui se veulent percutants, à l’image de ce
Territorial Pissings et de l’autre, des morceaux aux contours mal définis, plus mous, à l’instar d’un
Polly auquel il manque une âme pour réellement être intéressant. Le manque d’âme est d’ailleurs affligeant :
Nirvana se contente de balancer ses morceaux, sans profondeur, jouant sur le registre vocal écorché de Cobain qui n’a rien de formidable. Ce dernier évolue entre murmures et hurlements, se montrant trop rarement renversant (on peut considérer de ce point de vue
Something In The Way comme une réussite). Mais pas franchement de quoi se taper le cul par terre.
Evidemment, pour toute une génération, ce disque est un monument. Celui qui révolutionna le monde du rock, qui aura été nécessaire pour écrémer le monde du metal de bon nombre de groupes qui devenaient ringards par l’habitude, par la force des choses, parce qu’ils ne correspondaient plus à la dégénérescence des années 90. Nul doute qu’
Helloween,
Pretty Maids,
Poison et
Mötley Crüe, par exemple, ne portent pas franchement ce Nervermind dans leur cœur. On connaît l’avis très tranché des membres de
Metallica à ce sujet. Après tout, le grunge et ce disque ont fait vaciller le metal. Un mal pour un bien ? Qui sait ? Peut-être bien que oui, mais franchement, si Cobain était toujours vivant, l’aura de
Nirvana serait moindre et son suicide fait que le groupe reste à jamais leader d’une scène quasiment morte et enterrée. Mais le sentiment de s’être trompé de cheval reste persistante, quand on voit que
Pearl Jam avec Ten, que
Soundgarden avec
Badmotorfinger et que
Alice in Chains avec Dirt ont fait mieux, bien mieux à la même époque. Même
Nirvana fera bien mieux avec In Utero qui sera plus digne de porter l’étendard du grunge que ce Nevermind bien trop lisse. Une arnaque commerciale et musicale, ouais…