1973.
Le hard rock est devenue une musique rentable et populaire. Aux USA,
Aerosmith et
Kiss se levaient pour conquérir le pays,
Blue Öyster Cult imprimait déjà sa vision extra-terrestre des choses. L'Europe succombait aux coups de boutoirs de
Deep Purple,
Black Sabbath,
Uriah Heep ou
Nazareth en attendant l'avènement de
Queen.
Led Zeppelin, lui, régnait en maître sur le monde avec déjà cinq albums à son actif, et quels albums ! Puis, au milieu de tous, le
Alice Cooper Band faisait déjà office de vétéran, avec une carrière bien entamée dans les années 60. Vincent Furnier, créateur du shock rock dans toute sa splendeur, n'était toujours pas prêt à ralentir la cadence infernale avec laquelle il servait des classiques souvent immédiats. Killer, School's Out... Autant d'albums et autant de pierres angulaires. Difficile de faire mieux.
Et pourtant, il y arrivera. Les doigts dans le nez, le monstre. Pour son nouvel album,
Vincent Furnier fait appel à
Bob Ezrin pour la production du bébé, au titre évocateur de
Billion Dollar Babies. Ezrin, comme à son habitude, s'immiscera dans l'écriture des morceaux, leur donnant un rendu plus lisse, plus pop certainement, avec une utilisation des cuivres qui peut désarçonner dans un premier temps.
Et du coup, il y a une accumulation de hits et de gros classiques en live pour le Coop' sur cet album, ce qui
incite dans un premier temps à la méfiance. Et pourtant, on peut très vite balayer ses craintes. Sous la pochette style peau de serpent se cache un des meilleurs disque de hard rock sorti ces quarante dernières années. Bref, depuis les origines du genre en arrondissant au supérieur.
Parce que cet album est défini par une espèce de classe qui confine à la grâce. Rien n'est laissé au hasard, tout est certainement très calculé, mais c'est comme si tout coulait de source, le feeling des musiciens étant bien présent. Ces derniers s'échinent également à créer des ambiances monstrueuses, tour à tour guillerettes ou lugubres, il s se battent également pour surprendre l'auditeur à chaque morceau avec des trouvailles sympathiques, des changements de rythme ou de mélodies accrocheuses, qui jaillissent tel un diable de sa boîte. Après tout, quels point communs peut-on trouver entre l'épique
Hello Hooray qui ouvre le bal et le... charmant...
I Love The Dead qui se charge de le clore dans un élan d'humour corrosif, si ce n'est que les musiciens et
Alice Cooper plus encore, parviennent à habiter ses morceaux et à leur donner vie, grâce et robustesse.
Hello Hooray, donc, est l'ouverture que personne n'attendait. Un titre aux allures calmes, qui permet à Vincent Furnier de poser délicatement sa voix, rappelant ainsi qu'il ne se complait pas uniquement dans un chant macabre, qu'il est capable de bien mieux et que le sous-estimer n'est pas de mise. Et le résultat est probant. L'entame est étrangement planante et n'augure en rien la suite de l'album.
Il serait facile de citer tous les titres, de l'électrique
Elected aux paroles savoureuses à
Unfinished Suite et son clin d'oeil au thème de James Bond en passant par la chanson titre en duo avec
Donovan (vous savez,
Mellow Yellow... Bon, la chanson qui a longtemps servi pour la pub d'une marque de thé avec yellow dedans...)... Toutes ont leur richesse. Chacune a sa personnalité. Aucune ne ressemble à une autre. Un autre tour de force, celui de proposer dix morceaux uniques, qui ne se phagocytent ps bêtement les uns les autres. Du coup, l'album est coloré, vif, intelligent. On vibre au gré des cuivres qui viennent marquer le refrain de
Elected, on chante en choeur avec Alice les pires horreurs de façon consentante (
I Love The Dead... Essayez dans le métro à l'heure de pointe, succès garanti... misère...).
Le tout est terriblement organique, sensuel, chargé d'une tension quasi érotique. La batterie groove sévère, la guitare fuse de n'importe où, les mélodies sont diablement accrocheuses... Bien sûr, on peut lui reprocher d'être trop accessible, de sonner trop lisse, Bob Ezrin oblige, mais ce serait de faux prétextes pour diminuer cette oeuvre. Objectivement, on ne peut pas franchement en dire du mal. On aime, ou on n'aime pas, point barre et là encore, c'est subjectif.
Bref, Alice n'enverra certainement pas de chèque pour toutes ces gentillesses, alors autant s'arrêter là. Le mieux à faire, c'est de prendre ce disque, de l'écouter tranquillement et de s'en faire sa propre opinion. En théorie, le disque devrait plaire. En pratique, chacun se forge son opinion et ici, elle est très claire. Au moins pour le chroniqueur : chef d'oeuvre, sans détour possible. Et Alice fera aussi bien en solo...