Tout juste un an après
Fatal Portrait qui posait les bases du renouveau de
Mercyful Fate, sous le nom de du chanteur et leader charismatique,
King Diamond, sort ce
Abigail qui marquera longuement les esprits. Fini l'Enfer des flammes, ici, on rentre de plein pied dans la noirceur des affres de la possession démoniaque avec une jaquette on ne peut plus explicite, un cercueil transporté vers sa dernière demeure, sous un ciel menaçant. Du gros cliché en quelque sorte, mais la jaquette permet tout de suite de créer une ambiance particulière, qui ne quittera jamais l'album, de toute manière. Un avant goût à la hantise musicale qui se prépare, en quelque sorte.
Par rapport à son grand frère,
Abigail prend de l'ampleur.
Andy La Rocque, bien que jeune, s'affirme comme un guitariste de talent. Ses interventions sont foudroyantes, aussi bien dans les thèmes qu'il déploie que dans ses soli, fulgurant. Musicalement, on ne serait vraiment pas loin d'un
Helloween, légèrement moins speed et bien plus théâtral. Sans pour autant user d'artifices classiques dans le genre, comme les portes qui grincent, les cercueils qui s'ouvrent (grosso modo le même bruit d'ailleurs), les hurlements féminins dans la nuit (enfin, si vous écoutez le disque en plein jour, faut laisser courir l'imagination dans ce cas...), tout est construit de manière à rendre la musique oppressante. Elle est agressive pour du heavy, ponctuée par la frappe de mule de
Mikkey Dee et la basse galopante de
Timi Hansen. Quelques nappes de clavier viennent apporter un souffle horrifique sur l'ensemble, dans un style proche de la Hammer (cinéma d'épouvante britannique des années 60, qui a vu l'émergence de Christopher Lee entre autres, souvent kitsch dans l'approche, mais drôlement addictif), avant que
Michael Denner ne vienne se livrer à une joute avec son jeune collègue à la six-corde. Bref, rien de bien original, finalement, une formule typique de
Mercyful Fate, avec un son toutefois différent,
Hank Shermann ayant quitté le navire en 1984. Alors pourquoi cet album est-il si attractif ?
Déjà, fait déjà amorcé sur
Fatal Portrait, la thématique change. La question du satanisme a été repoussée au profit du fantastique gothique à la Poe, parfois plus trash dans l'écriture. Bien sûr, le satanisme n'est pas à jeter, dans le metal, il a un charme particulier, mais le passage sur les thèmes proches de l'irrationnel se prêtent bien à la musique et aux ambiances que cherche à distiller
King Diamond. Ensuite, il y a l'ambition de ce projet, à savoir un concept album court, sans intermèdes musicaux, où le chanteur interprète tous les personnages. On est plus proche de la nouvelle que du long récit épique et cela ne fait que donner de la force, de la puissance à l'histoire narrée. Certes, le récit est classique, dans le domaine de l'horreur, quand un jeune couple hérite d'une maison. La première nuit, Jonathan La'Fey est visité par le fantôme des lieux, qui lui explique que sa femme va donner naissance à un enfant, qui sera la réincarnation d'une enfant née le sept juillet 1777,
Abigail... Et à mesure que nous progressons dans l'intrigue, l'ensemble se fait plus malsain et plus épique, jusqu'à devenir franchement bluffant.
Avec ces ingrédients finalement basique,
King Diamond nous sert un plat succulent. Le savoir-faire derrière
Abigail donne naissance à un album de heavy metal somptueux, porté par le chant possédé de
King Diamond qui attire toujours l'oreille, alternant avec une facilité déconcertante les passages aigus et d'autres, graves, lourds et inquiétants. Une dualité qui fait ici merveille et qui en impose quand on suit l'avancée avec les paroles sous les yeux. L'opus est vivant, hanté. Il suinte du noir, mais n'est pas obscur pour autant. C'est juste mené de main de maître par un groupe sûr de son fait.
En revanche, le style de chant de
King Diamond ne plaira pas à tout le monde. Les variations vocales intempestives ne sont pas du goût de tous et sont parfois difficile à suivre. Certes, cela évite toute linéarité, mais pour certains, les passages entre l'aigu et le grave seront un véritable supplice, malgré la facilité dont fait montre le personnage. Pour ceux qui craignent, cela peut être un handicap difficile à surmonter.
Mais ne boudons pas notre plaisir face à cette oeuvre qui traverse très bien le temps, heavy et peu consensuelle en définitive, à une époque où le heavy metal classique n'était pas en odeur de sainteté. Il n'est d'ailleurs pas étonnant que ce disque soit souvent le plus cité par les fans du groupe tant il est compact et racé. Un petit chef d'oeuvre, à dresser au rang des albums cultes du genre, à côté de, pourquoi pas, des deux premiers opus de
Mercyful Fate ?