Dans le sillage d’artistes de l’extrême de plus en plus enclins à courir après les atmosphères insolites et le besoin ultime de singularité, cette jeune horde norvégienne menée par le ténébreux T. Nefas (connu pour son implication au sein de la légion satanique
Urgehal, réputée et respectée pour l’intransigeance de son attitude conservatrice), clame à son tour haut et fort son désir d’indépendance et de vagabondage sonore. Se situant à des années-lumière de l’orthodoxie musicale et conceptuelle d‘
Urgehal, et n’obéissant qu’à son irrépressible avidité d’exploration sensorielle,
Angst Skvadron développe un caractère assurément atypique, et met sa foisonnante créativité au service d’une musique qui semble désormais affranchie de toute contrainte.
Si
Flukt son premier méfait, présentait déjà les balbutiements d’une expression guidée par la transgression des codes (musicaux et conceptuels) édités par la scène Black Metal,
Sweet Poison laisse littéralement exploser une soif d’émancipation constante et ne s’impose plus la moindre limite.
Alors que
Flukt, tout en se montrant déjà très entreprenant, restait attaché à une formule musicale non pas traditionaliste mais disons encore relativement balisée, en utilisant des repaires suffisamment familiers pour éviter l’écueil d’une désorientation auditive trop abrupte,
Sweet Poison a définitivement passé un cap, faisant voler en éclats les quelques éléments qui constituaient les marques rassurantes d’appartenance sociale de son prédécesseur. De fait, ce nouveau chapitre établit purement et simplement de nouveaux standards, ayant incontestablement fait table rase d’un quelconque cloisonnement stylistique.
De Black Metal, il ne reste que de maigres réminiscences éparses notamment au niveau de l’âpreté du son, de quelques rythmiques et de l’atmosphère corrosive et poisseuse émanant de certaines harmonies, l’orientation étant désormais tournée vers un aspect résolument expérimental. Les norvégiens jouent la carte du contraste en imbriquant de nombreuses influences issues de différents courants musicaux contemporains, comme le rock psychédélique, la musique ambiante, et même les expérimentations free-jazz. C’est sur ces bases nouvelles que l’escadron de l’anxiété expose ses diverses pérégrinations, empruntant pour ce faire nombre de chemins sinueux et usant de constructions d’une exubérance manifeste.
Toujours porté sur le thème des ovnis et des peuplades du monde d’en haut, cet opus aux effets psychotropes se dévoile progressivement sous les traits insolites d’un Post Black Metal des plus excentriques. Réellement barré, l’art sombre et abscons d’
Angst Skvadron parvient toutefois à se révéler étonnamment attractif, de par son ambiance hypnotique devenant très vite immersive. C’est donc avec une curiosité mêlée d’interrogations que l’on pénètre dans cette dimension de l’étrange, découvrant les méandres tortueux d’un disque qui se plait à jouer sur la schizophrénie des atmosphères. Les pièces qui le composent empruntent en effet nombre de sentiers escarpés, qui demanderont un minimum d’investissement de la part de l’auditeur. Les lueurs spectrales, narcotiques et futuristes enfantées par la combinaison de bruitages électroniques, d’accords dissonants et de voix passées au vocoder, donnent la réplique aux sonorités psychédéliques et vintage mises en valeur par les intonations d’un mellotron très expressif, l’ensemble transportant l’esprit dans une spirale hallucinogène et addictive qui ne fait que se renforcer au gré des écoutes.
De
Valium Holocaust (martelant l’esprit avec ses séquences à tiroirs, ses assauts climatiques lancinants et son opacité atmosphérique ténébreuse), à la quiétude très seventies de l’épilogue
Sweet Poison, en passant par le furieusement déjanté
Posttraumatic Stress Syndrome et son thème principal halluciné soutenu par un piano épileptique, c’est indiscutablement à un bien étrange voyage que nous sommes ici conviés.
Bien que déconcertant au premier abord,
Sweet Poison se distingue par l’insolence de son audace et réussit surtout à convaincre par la cohérence de son propos. Ce qui aurait facilement pu n’être qu’un vulgaire melting pot plus ou moins hermétique, apparaît au final comme une œuvre certes difficile à appréhender mais néanmoins extrêmement savoureuse, qui parvient à toucher la corde sensible par sa propension à capter les sens et à les soumettre de façon irréversible à l’addiction de sa folie baroque. C'est donc avec le regard scrutant les étoiles que cette assemblée de visionnaires cultive et revendique son penchant individualiste, justifiant sa démarche par la pertinence de l’impact émotionnel qu’elle suscite, car parvenant à interroger nos sens et à piquer notre curiosité du bizarre.
Parmi les insoumis et autres rebelles métallurgistes gravitant autour de la scène extrême,
Angst Skvadron est bien parti pour imposer sa propre vision des choses et extraire sa voix de ce microcosme. Une voix extravagante et définitivement marginale, qui, à l’image d’un objet stellaire non identifié, demeurera encore longtemps énigmatique et insaisissable, tout en exerçant une irrésistible fascination.