1969 est une année charnière dans la musique, vu que le hard rock devient non seulement une réalité concrète, mais surtout, il acquiert également le statut de genre à part entière grâce à deux albums, signés
Led Zeppelin, mais attention, deux albums à l'honnêteté douteuse malgré tout.
En effet, quelques mois après avoir accouché d'un premier effort unanimement salué pour le travail effectué sur le son, l'agressivité de la guitare et la puissance rythmique, le groupe propose un second opus sobrement intitulé
Led Zeppelin II. Un disque qui se veut plus radical, plus lourd que son prédécesseur. Et pourtant, les conditions d'enregistrement étaient loin d'être optimales. A ce moment là, le dirigeable était sur la route en permanence, à donner des concerts presque tous les soirs. Les morceaux naissaient pour la plupart sur scène, quand
Jimmy Page se lançait dans de longues improvisations de plus de vingt minutes sur
Dazed And Confused. Des parties de guitares se trouvaient extraites de ses soli interminables et servaient de base de travail pour le groupe à l'hôtel. Dès qu'ils le pouvaient, ils rentraient dans un studio, enregistraient dans des conditions parfois plus qu'improbables certaines parties, allaient terminer le morceau à l'autre bout du globe, avant de finaliser quelques overdubs à un troisième lieu. Une folie en somme, qui serait considéré comme du n'importe quoi de nos jours.
Aussi, difficile de penser que le
Brown Album (surnom donné à cause de la couleur principale de la jaquette) allait pouvoir tenir la route. Pourtant... Jimmy Page, impressionné par le travail de
Eddie Kramer sur le
Electric Ladyland de
Jimi Hendrix, demande en effet à ce dernier de lui donner un coup de main. Kramer aura toujours eu le triomphe modeste et attribuera beaucoup des grandes idées quant à la prise du son et du mixage de cet album à l'ombrageux guitariste, même s'il admet que la section centrale de
Whole Lotta Love a été faite à quatre mains, lors d'un gros délire sur la console (non, pas de playstation...), où chacun s'amusait à tourner les boutons dans tous les sens.
Bien sûr, Jimmy Page est la personne que l'on remarque tout de suite. Sa guitare se fait plus rude, plus rêche que sur le premier album. Les riffs sont à lourds, tranchant, implacables.
Whole Lotta Love est une initiation au heavy metal, un titre percutant, persuasif, qui aligne d'entrée de jeu les beignes sans demander notre avis. Page s'illustre vaillamment, offrant un solo grandiose, résolument électrique, une véritable décharge d'énergie brute qui raye tout sur son passage. Une guitare de feu, donc, souvent sérieusement plombée comme sur ce
Heartbreaker où la partie instrumentale est une occasion pour Page de se moquer un peu du monde en choisissant un thème qui n'a strictement rien à voir avec le riff et la mélodie de base, en complet décalage. Il se laissera aussi souvent aller à se partager entre l'acoustique et l'électrique, pour ménager de grands effets coup de poing quand son instrument se mettra à hurler brutalement, toujours en jouant sur la rupture stylistique.
Puis on s'attarde sur le chant aigu de
Robert Plant, qui ici gagne en puissance. Lui qui a une voix faite pour le blues s'adapte très bien, en insufflant ce qu'il faut de soul et d'harmonie pour hérisser les poils des bras. Tour à tour rageur ou séducteur, l'ange blond ne laisse pas indifférent. on aime ou on déteste, ou l'on se contente de rester neutre si vraiment on n'accroche pas au rock. Mais difficile de résister à ses intonations folk sur le délicat
Thank You. Plant semble d'ailleurs particulièrement à l'aise sur ce genre de tempos, même s'il sait se faire violence pour combler les espaces de certains morceaux, comme sur
Ramble On.
Puis il y a également cette batterie brutale.
John Bonham était une brute derrière les fûts. Même si
Moby Dick fait remplissage, son solo de batterie encadré par deux sessions de guitare de Page ne passe pas inaperçu : frappe de mule, l'homme avait la réputation de cogner les cymbales avec ses poings. Il possédait également un sens du groove et une technique simple qui permettait à
Led Zeppelin d'avoir une excellente assise rythmique, qui ne débordait pas et qui laissait libre court à toutes les extravagances instrumentales.
Puis il y a
John Paul Jones à ne surtout pas oublier. L'homme est discret. Lui qui était déjà derrière
Mellow Yellow de
Donovan en 1966 ne tire jamais la couverture à lui. Il se contente d'imposer son style efficace à la basse et des interventions au clavier d'une justesse rare. Il fait office de charnière centrale, entre les lignes rythmiques et mélodiques et ses idées plus musicales s'insèrent parfaitement dans les schémas plus tordus de Page. Un homme essentiel également, qui se tiendra toujours humblement en retrait.
Quatre individualités qui ici arrivent à se renouveler totalement, avec fougue et justesse. Bien sûr, tout n'est pas parfait. Le rock'n'roll
Living Loving Maid (She's Just A Woman) semble incongru au milieu des classiques qui jalonnent ce disque devenu légendaire.
Moby Dick fait, comme cela a déjà été suggéré, office de bouche trou.
Led Zeppelin peine encore à composer un album complet. Il est encore obligé de piocher à droite et à gauche pour donner de la consistance. Des reprises, cela n'a jamais posé de problèmes. Sauf que là, le groupe avait "oublié" de mentionner que le génial
Whole Lotta Love est un morceau de
Willie Dixon entièrement réinventé pour l'occasion, tout comme le bluesy
Bring It On Home, deux morceaux qui créeront bien des problèmes au Dirigeable par la suite.
Mais ne boudons pas le groupe pour ces emprunts malhonnêtes, savourons plutôt l'oeuvre dans son intégralité (et non pas intégrité vu qu'elle ne l'est pas franchement). On appréciera forcément sa tension, sa sexualité débordante. Le rock se fait plus dure, il s'ouvre doucement au heavy metal que s'empressera de créer
Black Sabbath. Mais
Led Zeppelin s'impose avec une certaine classe. Mais on comprend aisément que les meilleurs années pour Jimmy Page et sa bande sont devant eux.