Ceux qui trouvaient que l'évolution d'
Amorphis entre les deux premiers albums du groupe était déjà énorme n'avaient pas encore tout entendu. En effet, les Finlandais ne changent pas tout à fait leur fusil d'épaule. En deux ans, ils prennent surtout soin de polir certains angles et de faire avancer leur musique dans des contrées plus mélodiques, toujours teinté de leur doom/death, avec une approche folklorique bien plus marquée. Mais surtout, en faisant appel à un nouveau chanteur pour assurer les voix claires,
Pasi Koskinen.
Le style graphique change également. La pochette se pare de couleurs franches et resplendissantes, le dessin est simple, un symbole nordique qui annonce déjà la couleur, sur ce fond polaire. Au verso, le groupe explique s'inspirer d'un recueil de près de sept cent poèmes, le Kanteletar, qui compile toute la tradition littéraire et les légendes d'un pays. On comprend alors mieux la mélancolie qui jaillit de partout, inhumaine dans sa sombre beauté, intolérante au brassage des sentiments qu'elle effectue, comme une vague de fond qui emporte tout sur son passage.
Alors oui, il ne faut pas s'attendre à retrouver le martèlement barbare de
Tales From The Thousand Lakes. Il ne faut pas s'attendre à entrer dans un monde glacial qui laisse encore place à la magie noire. Au contraire, le dépaysement est brutal, total.
Amorphis se teinte d'une couche de psychédélisme étonnante qui vient gonfler certaines compositions. On pense tout de suite à
Better Unborn, l'ouverture, avec sa ligne de guitare typique des '70, riche, grasse, mâtinée à un sens du groove irrésistible, qui sait se fondre dans le décor quand les vocaux typiquement death s'efface au bénéfice du chant clair. Koskinen s'intègre bien au schéma narratif de
Amorphis et ne se trouve pas systématiquement mis en avant. Par exemple, pour le génial
Against Widows aux accents folk envoûtant, il vient apporter un contrepoids intéressant et nécessaire aux coulées death qui ne font pas dans la dentelle. Le titre qui aurait pu être basique, dans la lignée de ce que peut faire
Paradise Lost (le côté folk en plus), prend des allures épiques bienvenues et franchement réussies.
Le groupe joue également énormément sur la mélancolie, en accentuant des introductions à la guitare acoustique, en forçant sur certains passages les influences '70, notamment avec le toucher particulier de
Esa Holopainen ou par une ligne de clavier calquée sur les sonorités de l'orgue Hammond (
Elegy).
Amorphis se laisse également entraîner dans de longs finals instrumentaux qui sont des défis à l'orgueil des perches pour une brusque montée d'adrénaline (
Weeper On The Shore).
Et de part en part, nous traversons différentes ambiances. Un flot angoissant de détresse peut céder sa place à un morceau plus incongru, presque joyeux dans son approche (
Cares, par exemple, et son solo technoïdo-psychédélique).
Amorphis pousse son avantage, se trouve un son, se trouve des envies, s'inspire de ce qui se faisait par le passé, pour donner une patine élégante à l'ensemble. Certains choix sont bien sûr discutable, comme deux versions de
My Kantele, la première électrique, la seconde acoustique... Seule la deuxième sait tirer véritablement son épingle du jeu avec ses sonorités très '70, une puissance évocatrice accrue et un final tellement dantesque ! Une petite merveille de sensibilité. On peut également reprocher certaines redondances de style là où
Tales From The Thousand Lakes se distinguait par des différences marquées. Mais ça reste accessoire et à l'appréciation de chacun.
Elegy, c'est un disque à la fois noir et lumineux, où il fait bon s'y perdre. Riche et prenant, nous avançons facilement dans l'onde, jusqu'à ce qu'elle nous recouvre, nous submerge, nous noie... Un album qui demande une immersion en profondeur, qui aura parfois besoin de plusieurs écoutes pour être convenablement assimilé. Assurément un opus à conseiller à ceux qui cherchent à découvrir le visage le plus traditionnel de
Amorphis, celui qui les aura consacré définitivement sur la scène metal.