Tuonela, un nom bien étrange pour désigner le Royaume des Morts des légendes finlandaises, dont la plupart sont relevés dans le Kanteletar, un recueil de poèmes épiques liés à cette contrée nordique. L'équivalent de l'Hadès des Grecs en quelque sorte. On était alors légitimement en droit de s'attendre à une oeuvre noire et profonde, comme les grottes dans lesquelles disparait le Styx (qui coule à l'envers...). Et en fait, il n'en est rien.
Amorphis poursuit sa mue entamée sur l'excellent Elegy trois ans plus tôt, mais de manière radicale.
Ceux qui trouvaient la musique plaisante mais ne pouvait s'accommoder des voix death qui étaient encore très nombreuses peuvent sans problème se risquer sur cette galette à la pochette d'une douceur funèbre. Le style s'est encore affiné, les orientations '70 sont de plus en plus présentes, avec une touche folk bienvenue sur presque chaque titre, qui prend le temps de se développer même si l'on commence à remarquer qu'
Amorphis use souvent de la même structure pour introduire un titre, quelques arpèges aux sonorités étranges, un peu orientales, qui laissent place à un riff plus musclé. Les plus réticent aux death pourront passer le début de
Greed, dernier morceau à œuvrer quelque peu dans cette voie, comme une réminiscence de Elegy, en plus soft, et surtout, très planant.
Tuonela est une avancée notoire dans le son, avec des relents plus progs chez certaines compositions. On se souvient alors que le groupe avait déjà repris
Levitation de
Hawkwind sur leur précédent EP, mais on était loin de se douter que cela se répercuterait également sur la musique d'
Amorphis. On notera de temps en temps l'intervention d'un saxophone, encore un peu timide, qui vient apporter une touche étrangement mélancolique sur certains titres, dont un
Tuonela délicat et si déprimant. Mais ce disque, c'est surtout l'occasion pour
Pasi Koskinen de s'affirmer comme un très bon chanteur... de studio, ses prestations scéniques dépendant souvent de son taux d'ébriété... Son chant est agréable, assez expressif et il se sent particulièrement à l'aise sur les titres les plus enlevés ou ceux qui lui permettent de sortir le grand jeu, comme sur
Divinity par exemple. Son approche mélodique est également agréable sur les morceaux posés qui demandent de la délicatesse, même s'il manque encore un peu de finesse dans cet exercice.
Cependant, cet album souffre de quelques longueurs et de certaines redites qui le rend assez linéaire. Autant sur les disques précédents les qualités stylistiques étaient variées, parfois luxuriante au sein d'un même opus, autant ici le groupe semble se reposer sur quelques acquis et peine à se renouveler, à apporter des idées neuves. Alors oui, ça sonne folk, les influences très '70 sont sympathiques, mais par moment, on a l'impression qu'
Amorphis embraye sur le pilotage automatique pour pallier à un manque d'inspiration. Rien de bien méchant, mais rien qui empêche malheureusement ce Tuonela de s'essouffler sur la longueur.
Amorphis fait un pas de géant du point de vue du style. Difficile de croire que c'est le même groupe qui est responsable du massif
Tales From The Thousand Lakes quatre ans plus tôt. Cependant, le groupe commence à clairement afficher ses limites et aura du mal par la suite à se renouveler. Tuonela reste un très bon disque, plutôt idéal pour découvrir le groupe dans sa facette la plus accessible. Mais on a connu voyage au royaume des morts plus angoissant.