2010... Une année manifestement fertile en surprises, mettant fin à une décennie qui aura été témoin de l’émergence d’une conception aussi inédite que pertinente du métal noir, et qui aura de ce fait marqué une recrudescence de formations innovantes emmenant cet art funeste vers des territoires jusqu’alors insoupçonnés, mais qui surtout, sont parvenues à lui redonner tout son sens et son authenticité, tout en le sublimant par une approche éminemment plus sombre et dangereuse. Citons parmi les plus dignes représentants de cette mouvance, nos compatriotes de
Blut Aus Nord et
Deathspell Omega bien sûr, mais également les lumineux déjantés d’
Aborym, les alchimistes de
Secrets Of The Moon ou encore l’esprit solitaire guidant les pas du terrifiant monstre outre-Atlantique
Leviathan.
Parmi ce cénacle de visionnaires insoumis,
Abigor mérite plus que jamais de trôner aux plus hautes places d’honneur. Pourvu d’un palmarès discographique relativement impressionnant, ce précurseur autrichien aura, a sa manière, marqué son histoire dès le début des années 90 avec des œuvres incontournables placées sous le signe d’un Black Metal impitoyable et majestueux. Après un essoufflement artistique le poussant à mettre un terme à sa carrière en 2003, ce grand duc de la monarchie infernale renaît de ses cendres en 2006 et éblouit son auditoire en opérant une métamorphose proprement hallucinante.
Cette mutation inopinée émet donc ses premières radiations létales en 2007 avec l’impressionnant
Fractal Possession, dont l’approche révolutionnaire emmène déjà le style infiniment plus loin. Une approche qui se traduit par une brillante symbiose entre la froideur d’une atmosphère industrielle et déshumanisée au mécanisme trempé dans l’hélium, et un paradoxal retour à des méthodes de compositions plus naturelles mais indubitablement plus minutieuses, puisant une partie de leurs sources structurelles et harmoniques dans un certain avant-gardisme néoclassique contemporain.
Ce qui nous mène finalement au pied de ce monument se dressant devant l’infini tel un monolithe aussi mystérieux que fascinant. Un monolithe élargissant les multiples cannelures dont son illustre prédécesseur était ciselé, et qui semble renfermer les énigmes d’une quintessence universelle maligne.
Time Is The Sulphur In The Veins Of The Saint délivre un terrorisme sonore difficilement descriptible; une sorte d’alchimie musicale, philosophique et spirituelle d’une grande exigence, qui ne révélera une partie de ses secrets qu’au terme d’un réel investissement intello-émotionnel. Ambitionnant l’exploration de la relation scientifique entre le temps et Satan (à l’origine né d’une aspiration commune avec les français de
Blacklodge et également sorti sous la forme d’un split au format L.P.), cet opus est devenu depuis, une entité indépendante et parfaitement autonome.
Musicalement aux antipodes d’une quelconque démarche hasardeuse et approximative, il se scinde sous la forme de deux longs épisodes laissant toute latitude au cisèlement d’un Black Metal polymorphe et hautement expérimental, à la fois ahurissant de complexité, terriblement froid, et démontrant une impressionnante rigueur disciplinaire. Il en résulte une manifestation vertigineuse de profondeur mystique, renouvelant et transcendant le spectre d’une musique que jamais nous n’aurions pu imaginer si éloquente dans son épanouissement.
Comment définir avec un minimum d'exactitude ce qui ne semble être au premier abord qu’une abstraction phonique, mais qui renferme pourtant un véritable océan quantique explosant dans le néant en un plasma brûlant de particules sonores, se répandant à une vitesse exponentielle dans l’univers des sens ?
Abigor est parvenu ici à décomposer le tissu musical; à le fragmenté en une multitude de séquences; à décliner une déferlante de notes qui se croisent par couches, se superposent, s’entrechoquent puis s’effondrent sur elles-mêmes pour renaître dans un ensemble d’une stupéfiante cohésion et d’une organisation nanométrique.
Car cet opus semble avoir été pensé, travaillé et calculé jusqu’à la minutie la plus exacerbée : chaque riff, chaque note, chaque coup de médiator paraît avoir fait l’objet d’une recherche approfondie, ne laissant pas la moindre place à une quelconque improvisation. Une telle intransigeance dans le processus d'écriture ne pouvait requérir qu’une ultime précision dans l'exécution, et en ces termes, le démon autrichien se montre absolument brillant.
Les riffs tourbillonnent sans cesse, se fragmentent en illusions mélodiques insaisissables et servent d’échos aux relents industriels glaciaux et aux parenthèses Dark Ambient, qui se juxtaposent à leur tour à la clameur rituelle des lamentations liturgiques et des voix scandées. L’ensemble est magnifié par la grande polyvalence d’une basse exceptionnellement volubile, enrobant magistralement une ossature matérialisée par cette batterie effarante de rigueur et de vélocité, dont le claquement sec et acoustique de la caisse claire finit de détruire les dernières barrières physiques et virtuelles, s’opposant à l’émancipation d’une volonté d’élévation ésotérique et de transcendance perpétuelle.
Fruit d’un élan créateur hors du commun et se voulant vecteur d’une quête spirituelle constante,
Time Is The Sulphur In The Veins Of The Saint dresse un travail démesuré et quasi-scientifique, mais rayonne paradoxalement d’un mysticisme irradiant et universel. Un mysticisme qui ouvre les portes occultes de nouvelles sphères dimensionnelles infernales. Aussi implacable que l’écoulement du sablier, aussi rigoureuse et complexe que la scission atomique, l’œuvre parvient à créer une harmonie parfaite entre des éléments aux forces diamétralement opposées mais néanmoins complémentaires, comme le conscient et le subconscient, le temporel et l’intemporel, ou la matière et l’antimatière...
Une œuvre substantielle et en avance sur son temps, glissant entre les filets de la raison et ouvrant un champ de connaissance et d’exploration infini, qui promeut définitivement
Abigor au rang de véritable orateur des ténèbres.