C'en est fini. Lassé par la stagnation des ventes des trois premiers albums,
Eric Bell jette l'éponge. Le guitariste s'en va, laissant
Phil Lynott seul maître à bord, mais également dans une espèce de désarroi. Car l'homme, on l'aura compris en écoutant sa musique, sa façon de chanter, est sensible. Qu'il se cache derrière des airs de bad boys pour dissimuler toute sa détresse, à fleur de peau, qui contribue largement à la profondeur de ses textes, de sa façon d'écrire. Lynott demande donc à son ancien complice
Gary Moore de lui donner un coup de main, mais ce dernier partira vite, effrayé par le rythme de vie de Lynott et
Brian Downey, qui ne sont jamais parmi les premiers à quitter le pub. Deux guitaristes viendront compléter le line-up, rapidement remplacés par le tandem constitué de
Brian Robertson et
Scott Gorham.
L'album parait en novembre 1974. A cette époque,
Thin Lizzy n'était plus qu'un simple nom jeté au hasard, trois disques sont parvenus à lui créer une réputation assez flatteuse, même si les ventes ne décollaient pas franchement, malgré le succès d'un hit single, Whiskey In The Jar, à l'origine une face b de 45 tour, devenu fer de lance d'un répertoire riche et varié. Ici, la pochette de Nightlife présente une ville, la nuit, observée d'un rocher par une panthère noire représentant, on le comprend aisément, Phil Lynott. Une illustration très comics book pour une oeuvre souvent difficile à cerner.
L'univers musical de
Thin Lizzy n'a jamais été clairement identifiable. Rock ? Soul ? Hard rock ? Musique celte ? C'est un peu tout ça à la fois et en même temps quelque chose d'unique, de racé, presque félin dans sa conception. Lynott ne connait aucune frontière musicale. Métis, il l'est également dans ses goûts, l'homme est capable, à l'instar de
Freddie Mercury de
Queen, de passer sans crier gare de la douce ballade au hard rock le plus enfiévré.
Aussi, il n'est pas étonnant de constater que ce disque est à forte dominante soul. Les guitares, tout de même assez rêches, musclent une musique aux rythmes langoureux, dansant, sur laquelle Lynott vient ajouter du groove de sa voix si particulière. Mais on trouve également du blues, avec la chanson titre, des ballades magnifiques (
Still In Love With You, d'une délicatesse touchante, qui se fraie un chemin implacable jusqu'à votre coeur, à ne pas écouter les soirs de grosse déprime, sur laquelle
Gary Moore fait pleurer sa guitare,
Frankie Carroll et ses arrangements de cordes subtils qui donnent une impression de grandeur en deux petites minutes). La voix de Lynott n'est jamais pleurnicharde. Au contraire, il se fait crooner, il se fait velours et magistral. Il est l'âme de ce groupe, mais sans le talent de ses musiciens, le résultat serait-il le même.
Pour les plus durs d'entre vous, la facette plus rock apparait surtout dans la deuxième partie de l'album. D'abord sur un pilonnage intensif de la batterie de Downey sur le dernier refrain de
Showdown, puis se teintant de touches celtes sur
Philomena, chanson écrite par Phil pour sa mère, avant d'exploser littéralement sur un puissant
Sha-la-la, véritable baffe car totalement inattendue. On peut d'ailleurs y voir les prémisses de l'évolution logique du groupe à partir de là.
Le problème de cet album résiderait dans sa grande hétérogénéité, il est difficile de prendre ses repères quand on est pas habitué au style des premiers
Thin Lizzy et que l'on rentre dans cet album au gré du hasard. Nightlife n'en demeure pas moins un bon disque, envoutant, charmeur et beau dans sa sensibilité. En revanche, s'il s'agit de votre premier album de
Thin Lizzy, allez-y doucement. Ce n'est définitivement pas du hard rock ici, mais on va plus loin, un métissage qui correspond parfaitement au personnage emblématique de Phil Lynott.