Le
Alice Cooper Band n'est plus. Après un Muscle Of Love qui n'est pas aussi fruité et convaincant que le Billion Dollar Babies, des tensions ont éclaté au sein de la formation, provocant un split presque logique.
Vincent Furnier tirait trop la couverture à lui, il était l'éminence grise, il faisait de l'ombre aux autres, aussi ce n'est pas étonnant de le voir poursuivre une carrière solo sous le nom d'
Alice Cooper et surtout, de se lancer à corps perdu dans un concept album qui est la réponse musicale au Rocky Horror
Picture Show :
Welcome To My Nightmare.
Furnier a su s'entourer de quelques personnalités influentes. Bien sûr, on pense immédiatement à
Bob Ezrin, une espèce de Midas de la production, qui se montrera déterminant quant à la direction musicale que prendra cette oeuvre jusqu'au boutiste pour l'époque. On peut également le génial
Dick Wagner à la guitare (qui accompagnait Lou Reed fut une époque) qui illuminera ce disque de son sens de la mélodie et du riff ou du solo qui tue. On notera aussi une apparition d'un grand monsieur du cinéma d'horreur, l'Abominable Docteur Phibes himself, Vincent Price.
Et
Alice Cooper nous convie dans son cauchemar. Il est le maître de cérémonie, dandy décadent qui se livre à toute sorte d'excentricités. Il nous présente avant tout Steven, un garçon perdu dans un cauchemar sans issue. Steven... Un nom qui hantera souvent la carrière du Coop' par la suite, une sombre réminiscence qui ne le quittera plus.
Pénétrer dans cet album, c'est accepter de s'offrir à l'inconnu, de tomber dans un maelström d'incertitude et de doutes, de se faire bousculer par l'horreur tout en restant impuissant face à ce qui arrive. le parfum de l'inéluctable flotte sur cette oeuvre maîtresse du rock. Pas simplement du hard rock, non,
Alice Cooper n'a pas pour vocation à cette époque de se limiter à un seul genre. Il ne pille pas, il s'inspire. il ne plagie pas, il est l'architecte de de ce dédale monstrueux. Les morceaux entraînants ne sont qu'un leurre destiné à tromper la vigilance de l'auditeur. Parce que l'effroi n'est jamais loin. Il est juste tapi, là, sous votre lit, il vous épie, il savoure déjà le moment où il plantera ses dents dans votre esprit, sans que vous puissiez vous défendre.
Welcome To My Nightmare est un disque fabuleux, qui vous entraîne à un voyage étonnant, morbide mais en même temps, terriblement addictif et... enchanteur, n'ayons pas peur des mots. Rapidement, on ne sait plus à quel saint se vouer. La chanson titre est déjà une surprise en soit, soul dans l'âme, avec des cuivres très présents, qui viennent humaniser l'ensemble, où le jeu basse batterie fait le reste, avec la voix spectrale de
Alice Cooper, qui s'immisce tranquillement, sans forcer, pour vous dire gentiment que la réalité s'éloigne, que vous entrez dans un royaume inconnu où l'issue est incertaine.
Le chemin n'est pas facile. Quand on pense qu'il est bien balisé, il devient soudain rocailleux et part dans un délire malsain au possible (la doublette
Devil's Food avec un speech bien amené de Vincent Price qui n'est pas qu'une figure de l'horreur, mais une des voix les plus intéressantes et
The Black Widow est particulièrement efficace, avec des refrains bien amenés, des choeurs somptueux et beaucoup d'énergie derrière tout cela). Quand on s'attend à une nouvelle claque, on la reçoit, mais pas de manière directe.
Only Women Bleed vous prend aux tripes, doucement, une ballade sereine et aérienne, qui parle au nom des femmes, un sujet brûlant, les maltraitances dont elles peuvent être victimes. Un véritable succès artistique et commercial, tout en étant un véritable cri du coeur de la part d'un chanteur plus connu pour son Grand Guignol... Puis on passe de l'émotion à l'efficacité pure, avec
Department Of Youth, autre tube impérissable du Coop', avec ses choeurs d'enfants qui viennent donner un aspect étrangement lugubre à l'ensemble. Folie !
Mais
Welcome To My Nightmare, c'est aussi une plongée terrifiante, grâce à une trilogie glaciale :
Years Ago,
Steven et
The Awakening forment un triptyque innommable, à l'ambiance malsaine. On y découvre un univers de film d'horreur, l'Exorciste n'est vraiment pas loin. Des effets sont particulièrement bien inserrés, des interventions musclées viennent donner un coup de fouet quand on se sent sombrer corps et âme. Impossible de rester stoïque face à la construction éprouvante de ces morceaux, la chair de poule n'est jamais très loin. La montée en puissance de
Steven n'est pas loin d'être tout simplement insoutenable, comme un cri d'horreur dans la nuit. Aussi,
Escape est presque une délivrance, mais qui sait ce qu'il y a de l'autre côté ? Lewis Caroll ne dépeignait-il pas un monde étrange de l'autre côté du miroir ?
Welcome To My Nightmare est un disque terriblement introspectif. Et très réussi. Il n'y a pas de déchet dessus, il s'agit certainement de l'oeuvre la plus accomplie de
Alice Cooper. Elle est l'une des plus particulières en tout cas. Unique en son genre. Glaçante et presque immorale dans sa façon de nous faire du bien. C'est avec une certaine perversion que l'on y retourne. Jamais honteux. Juste désireux de se faire peur et de se livrer à une expérience morbide et enivrante. Un chef d'oeuvre, aussi bien du rock que du metal. Culte.