Avec
Agents Of Fortune,
Blue Öyster Cult s'était réinventé, délaissant quelque peu son hard rock froid pour une approche plus ouverte de la musique, sans omettre la force mystique l'englobant. Difficile donc de savoir comment le groupe pouvait rebondir après un tel album, qui sans être aussi génial qu'un
Secret Treaties, plaçait tout de même la barre très haut. Un point de rupture avait été atteint, restait à savoir si les fans allaient s'y retrouver et surtout, si
Eric Bloom et ses sbires n'allaient pas se perdre en route.
Pour la première fois, les musiciens figurent en photo sur la pochette. Celle de
Secret Treaties ne compte absolument pas. Spectres affiche donc une jaquette qui correspond bien à l'idée que l'on peut se faire de
Blue Öyster Cult, jouant sur les mots, jouant sur l'apparence. On se croirait dans un laboratoire d'alchimiste du XIXème siècle avec cette bibliothèque chargée de vieux grimoires supportant un chat empaillé, où l'on découvre les membres du groupe autour d'une table ronde, qu'un spirite ne dénigrerait pas. ils sont vêtus de façon étrange, entre petite bourgeoisie et masse prolétaire des années 20/30 aux USA. Et une certaine ambivalence de terme pour spectres, entre les rayons lumineux et cette main fantomatique que l'on distingue sur la droite. Bref, une nouvelle fois,
Blue Öyster Cult nous confronte à une imagerie énigmatique, qui peut être comprise de plusieurs façons.
Musicalement, on assiste cette fois-ci à une espèce d'effet contraire. L'approche musicale se veut cette fois-ci plus simple, même si le BÖC sait toujours brouiller les pistes et s'imposer avec une classe certaine. Malheureusement, il ne le fera pas suffisamment sur cet opus qui, s'il est loin d'être mauvais, n'arrive pas à capter la magie de ses illustres grands frères.
Pourtant, les choses démarrent de façon titanesque avec le très Led Zep'
Godzilla, au refrain entêtant, d'une simplicité tout ce qu'il y a de plus évocatrice. Une certaine logique pop rock plane sur ce morceau, construit d'une façon classique, avec la guitare de
Donald Roeser qui s'étale sournoisement hors des champs rythmiques. Un classique pour le groupe, destiné à mettre le public en transe lors des concerts (ce qui sera flagrant quelques mois plus tard...). Cependant, les choses commencent à rentrer dans une espèce de moule dès le second titre, le bon
Golden Age Of Leather que l'on aurait espéré plus heavy, mais qui s'étend doucement, en une espèce de hard'n'roll bien maîtrisé, qui est introduit par une série de choeurs proches du gospel. Le groove est très présent, le travail basse/batterie assuré par les frères
Bouchard est bien mis en valeur, le clavier de
Allen Lanier se fait plus discret quoique présent ; il n'est pas là pour voler la vedette aux guitares lisses et virevoltantes.
Mais l'album ne variera pas trop par la suite. Légèrement monotone, sans grandes surprises.
Blue Öyster Cult avance un peu au radar, en veillant étrangement à ne pas sortir du moule alors qu'il avait toujours pris soin de se démarquer par rapport à lui-même, de ne jamais sombrer dans la facilité. Bien sûr, on retiendra le très bon
R.U. Ready 2 Rock et ses choeurs soignés, ses mélodies aigrelettes, mais jusqu'au final, les raisons d'être surpris seront maigres. En effet,
Nosferatu arrive et avec lui, souffle comme un vent de révolte. Les musiciens se drapent dans une aura occulte, en délivrant une ligne mélodique angoissante au piano avant que le chant ne se pose sur l'ensemble, faussement calme, fantomatique et possédé à souhait. Et cinq minutes plus tard, on reste toujours coincé, englué dans le charme désuet de cette composition, entre tradition horrifique et grande classe rock, un chef-d'oeuvre parfois un peu oublié.
Spectres n'est pas un album raté. Il comprend de très bons morceaux, mais il ne décolle pas franchement, ses pièces maîtresses sont séparées par trop de remplissage, trop de chansons trop simples, trop anodines pour du
Blue Öyster Cult. Un virage qui veut que le groupe devienne plus accessible et du coup, moins intéressant et novateur, où le sublime se bat avec le quelconque pour s'imposer. Une démarche qui peut paraitre décevante, mais qui, avec le recul, parait presque logique après un début de carrière touché par la grâce. Un bon disque, un peu désuet et qui demande tout de même un minimum de concentration.