Reprenons le fil de l'aventure
In Extremo. Trois ans auparavant, nous étions restés sur un superbe
Verhert und Angespien, résolument tourné vers le metal. Trois ans, cela peut paraître court, mais pour un groupe ayant sorti quatre albums et un live en quatre ans (de 1997 à 1999, de
Gold à
Verhert und Angespien) c'est un délai d'une longueur surprenante.
Le son d'
In Extremo connait un nouveau tournant sur cet album : plus homogène, plus lourd, plus metal. Beaucoup moins de soli médiévaux, plus de soli de guitares. Une atmosphère plus lourde, plus rude, empreinte d'une force plus barbare.
Le son a évolué, mais l'esprit également. De tous leurs albums, peut-être est-ce celui où l'influence des Carmina Burana est la plus profonde. Par la présence, d'abord : trois chansons sur huit reprennent, et sont plus ou moins inspirées, des adaptations de Karl Off :
Lebensbeichte,
Stetit Puella,
Omniat Sol Temperat. Par l'esprit ensuite. Mais peut-être faut-il d'abord expliquer ce qu'est l'esprit des Carmina Burana.
Incontestablement, c'est l'une des oeuvres les plus populaires du XXème siècle. Dans le monde du metal et au delà, on ne compte plus les groupes s'en étant inspiré ou revendiqué, ni les artistes ayant manifesté leur admiration pour cette oeuvre. Pour autant, elle occupe une place assez particulière. De fait, elle est largement rejetée par certains milieux de la musique classique, qui relayent notamment à son encontre les accusations de « musique nazie ». Il est vrai qu'elle fut l'une des oeuvres favorites du régime nazi, avec celles de Wagner (mais aussi il est vrai certaines compositions de Beethoven et Bruckner).
Karl Off se basa sur des manuscrits médiévaux, recueils de chansons composés par les goliards : des clercs, moines ou prêtres, en rupture avec l'Eglise officielle, menant généralement des vies « de débauche ». La plupart de ces chants célèbrent les joies de l'amour, du vin et de la bonne chère. Karl Off fut frappé par la force et la vitalité de ces musiques ; il chercha à les reproduire par des compositions simples et vigoureuses. C'est la rupture avec la première école de Vienne (Mozart, Haydn, Beethoven), qui prône la quête d'une esthétique toujours plus subtile et élaborée, vue comme l'un des aboutissements de la civilisation. C'est au contraire un retour aux racines, à la force des premiers temps.
Or la théorisation de la doctrine nazie repose justement sur cela : le retour aux sources. Le rejet total de l'héritage de l'humanisme et du siècle des lumières, considérés comme des phénomènes de décadence ; le retour aux racines barbares, à la force la plus pure et la plus primaire. L'élimination du judaïsme et du christianisme, vus comme les principales causes de cette décadence.
C'est généralement de ce point de vue, et non pour un quelconque antisémitisme ou pangermanisme (contrairement à Wagner), que les Carmina Burana sont parfois qualifiés de « musique nazie ».
Pour en revenir à l'album, les chansons s'organisent autours de trois thèmes principaux, qui parfois se chevauchent dans une même chanson : l'amour, triomphant ou mélancolique (
Nature nous semons,
Die Gier,
Vollmond,
Le Or Chuchech,
Stetit Puelle,
Unter Dem Meer) ; la célébration de la nature et de ses beautés sauvages (
Wind,
Lebensbeichte,
Omnia Sol Temperat) ; la culture populaire.
Ce dernier thème est plus complexe est moins lisible que les autres, et quoique cette interprétation soit discutable, je suis d'avis qu'il s'attache en fait à la survivance dans la culture populaire des anciens thèmes païens : le corbeau et ses pouvoirs magiques dans
Krummavisur, les « pierres de souhait » (ce que l'on nomme parfois en France « tonnerres de pierres, c'est à dire de petites météores), le charme préchrétien de
Merserburger Zaubersprüche (sorte d'invocation aux dieux germains).
Reste cependant
Der Rattenfänger : le cas compliqué du sujet compliqué... Cette chanson retranscrit la légende du joueur de flûte de Hameln, que les frères Grimm popularisèrent au XIXème siècle. Elle illustre le retour dans une société chrétienne en proie au chaos (du fait de la peste) de la figure du magicien, des forces païennes et chamaniques qui tentent de reprendre une place dans la société en prouvant leur capacité à combattre le mal, tout en plaçant en dehors du clivage bien/mal.
Bref, toute cette longue digression pour justifier ma théorie :
Sünder Ohne Zugel est, en quelque sorte, l'album du paganisme. Non pas le paganisme à la façon druidique et asatru, mais le paganisme reconverti en thèmes fantastiques, redécouvert et revisité par les franges marginales et « perverties » de l'Eglise : prêtres défroqués, clercs débauchés, moines fuyant la rigueur des couvents, étudiants en tout genre... Superbe faune cosmopolite et agitée, sur laquelle justices et forces de police n'avaient souvent aucun droit, en vertu des franchises accordées aux universités. La belle époque où les forces de l'ordre, si elles s'avisaient de molester les étudiants, étaient contraintes de venir présenter leurs excuses pieds nus et en chemise, la corde au cou...
Comme bien souvent, ce milieu sujet à toutes les dérives se montra riche d'artistes. Tout d'abord le cher François Villon, poète favori de Michael Rhein, mais également les goliards : et voilà qui me ramène aux Carmina Burana. Car ces deux thèmes de l'amour et de la nature, et la réminiscence d'anciens thèmes païens, sont également de ceux qui dominent cette œuvre.
Plus significatif encore est la façon dont sont traités ces thèmes, notamment celui de l'amour. Il ne s'agit nullement de l'amour courtois des chansons de geste ; il n'est pas question de la beauté des sentiments, mais plutôt du désir et de la séduction. Sans utiliser de vocabulaire trop explicite,
Die Gier,
Vollmond,
Stetit Puella ou
Nature Nous Semons sont parfaitement claires : l'amour dont il est question est avant tout un amour physique, un désir sexuel, et non sentimental.
Et de fait, ces titres résonnent étrangement : le romantisme de la mélodie, low tempo et souligné par les passages instrumentaux, se parent d'une étrange dureté : le chant rauque, très grave, que rien ne parvient à adoucir. La dureté sauvage des chansons rejoint l'esprit des Carmina Burana, transcende le groupe et les musiciens.
Notons un point important :
Le Or Chuchech vient faire taire toute accusation ou suspicion de complaisance pour les mouvements néofascistes, étant donné qu'il s'agit d'une chanson... en hébreux. Ce qui tue dans l'oeuf tout début de controverse.
Il y aurait encore bien des choses à dire mais je m'arrête là. On l'aura compris,
Sünder Ohne Zugel est un grand album. Un album d'
In Extremo, tout simplement.