L'association entre
Dio et les membres de
Black Sabbath avait tournée en eau de boudin au sujet du mixage du Live Evil. Il y a des raisons plus connes encore pour se prendre la tête et claquer la porte, mais il est regrettable que la formation en soit venue là, surtout quand on se repasse Heaven And
Hell et
Mob Rules, deux skeuds qui font du bien par où ils passent, même si certains fans de
Black Sabbath les ont rejetés car sans
Ozzy Osbourne. Aussi, ça fait sacrément plaisir de retrouver le lutin dans le groupe, accompagné du très bon
Vinny Appice pour assurer la batterie au sein de la formation originaire de Birmingham. Certes, cela arrive à un moment où deux carrières battaient salement de l'aile,
Tyr n'ayant pas fait l'unanimité auprès des fans du Sab' et
LOck Up The Wolves apparaissant comme un gros plantage de la part de
Dio. Une manière de relancer une existence salement compromise pour les deux parties ? Il n'empêche, retrouver le line-up de
Mob Rules, ça fait plaisir, même si certains auraient préféré celui de Sabotage...
Encore fallait-il que l'album soit à la hauteur. Déjà, la pochette ne donne pas envie. Des jaquettes moches, il y en a à la pelle dans le style, nombreuses, trop nombreuses et celle-ci ne fait pas simplement office de figurant dans le lot. Mais dès que l'on pose le disque sur la platine, on est soulagé. Cela faisait longtemps que
Black Sabbath n'avait plus sonné de façon aussi heavy, depuis Born Again en fait. La guitare de Iommi a retrouvé tout son mordant, toute sa lourdeur caractéristique, alliée à la basse ronflante et prenante de
Geezer Butler, souvent sous-estimé, mais artisan du son mastoc du groupe. Derrière, la batterie est pesante elle aussi, Appice assure l'essentiel et s'octroie de nombreux breaks dans la construction des morceaux, comme à son habitude. Quand au chant du regretté
Dio, il est toujours aussi limpide et puissant. Comme s'il venait pour dire qu'il était l'homme de la situation. Son parcours parle pour lui, après avoir conduit
Rainbow dans des sommets épiques, après avoir véhiculé sa force dans le Sab', après avoir allié le meilleur des deux mondes dans son projet solo, il revient à une formule plus agressive qui lui sied bien, imposant malgré sa carrure chétive.
Aussi, difficile de rester de marbre face à certains titres, monstrueux, comme ce
Computer God tout en nuance, avec ses parties calmes qui interviennent avant des déchaînements chers à Iommi, ou encore
Letters From Earth et son final absolument jouissif.
Black Sabbath semble reprendre là où
Mob Rules s'était arrêté, en se penchant plus sur la puissance que sur les méandres mélodiques que la formation était capable de proposer alors. Des musiciens sous estimés qui étaient alors dans le coup et qui ici semblent un brin passéiste.
Parce que Dehumanizer, en 1992, n'a rien de franchement moderne. C'est du heavy metal lourd, carré et efficace, ce que l'on veut bien demander au style en somme, dans le plus pur style de ce qui a fait la légende du combo. Donc là, on tient un bon disque, mais qui aurait pu s'inscrire dans une logique de la première moitié des années 80. Quand on compare cet opus avec le Painkiller de
Judas Priest paru deux ans plus tôt, on se rend compte du fossé qui sépare les deux formations. L'un a réussi à s'adapter aux évolutions, l'autre se cantonne sur ce qu'il sait faire de mieux. Enfin, sur ce qu'il savait faire de mieux avant de se laisser tenter par les sirènes américaines.
Alors évidemment, à part le line-up, il n'y a pas vraiment de surprises en ce lieu et le disque est quelque peu prévisible, ce qui n'enlève rien à ses qualités intrinsèques. Il est plaisant à écouter, heavy, puissant, sans sombrer dans la rapidité. Les mid tempo sont légion et donne une consistance épaisse à l'ensemble qui donne immanquablement envie de taper du pied. Un disque comme on aime en entendre même si on devine qu'il aurait pu être meilleur en d'autres circonstances, ou à une autre époque. Pas de quoi égratigner la légende, qui s'est sabrée d'elle même pendant des années avec des actes peu crédibles...
Malheureusement,
Dio claquera encore une fois la porte après, ce disque, jugeant que Iommi essayait encore de l'entuber profond. Il faudra attendre près de 15 ans pour revoir le groupe sous ce line-up et sous le nom de Heaven And
Hell cette fois-ci, jusqu'à dernièrement, avant que
Dio n'aille rejoindre le grand orchestre des défunts. Et Dehumanizer reste un peu comme le témoignage d'une époque, où
Black Sabbath n'a pas su prendre sa chance et s'est enfoncé une fois de plus dans la crise. Bon disque, belle pagaille tout autour, comme d'habitude, ou presque...