Tony Iommi est un guitariste souvent sous-estimé. Il n'est pourtant pas franchement mauvais, vu qu'il est à la base du heavy metal et que, par ce biais, il est un peu notre grand-père à tous. Et le fait qu'il lui manque quelques phalanges ne rentre pas en compte. En revanche, son côté dictatorial n'a pas échappé au commun des personnes qui se sont penchées sur le cas
Black Sabbath. Tony Iommi, c'est simple, c'est l'âme damnée du groupe, le chef, celui qui décide et qui confisque la coco aux autres quand ils lui courent sur le haricot. En 1978, il était parvenu à lessiver
Ozzy Osbourne (qui n'était plus que l'ombre de lui-même avec ses sur-consommations d'à peu-près tout) et en 1982, suite à une sombre histoire de mixage sur le Live Evil, il provoque le départ de
Ronnie James Dio parti fonder un groupe à son nom (on n'est jamais mieux servi que par soi-même). Donc Iommi est le seul maître à bord, avec son fidèle lieutenant
Geezer Butler. Parce que
Dio a embarqué le batteur
Vinny Appice avec lui.
Donc pendant un certain temps,
Black Sabbath ne ressemble plus à rien et les rumeurs de split commencent à enfler. Jusqu'à ce qu'un nouveau chanteur soit annoncé, et pas des moindres :
Ian Gillan ! Son arrivée dans le groupe demeure obscure, les raisons avouées ressemblant plus à une légende urbaine qu'à une vérité clairement établie. Cela se serait fait au pub, autour de quelques bières et d'une flaque de vomi de Gillan. Et pour beaucoup, cette association parait contre nature,
Deep Purple ayant toujours été considéré comme le concurrent du Sab'. Aussi, quand le chanteur emblématique du Pourpre Profond, alors au chômage après avoir sabordé son projet solo suite à des problèmes de voix, rejoint les frères ennemies du Sabbat Noir, ça fait forcément jaser. Et devinez qui radine derrière les fûts ?
Bill Ward, dont la santé se serait améliorée.
Et Born Again voit le jour, avec sa pochette hideuse (mais qui aura marqué une génération de jeunes metalheads). Là aussi, de nombreuses histoires circulent à ce sujet. En fait, il semblerait que le dessinateur avait un deal pour s'occuper des tenues de scène de
Ozzy Osbourne et que pour éviter de perdre cet arrangement, il a fait une pochette à l'arrache avec une photo prise dans un magazine et quelques effets très spéciaux pour enlaidir le tout. Mais il semblerait que Iommi ait adoré le résultat (Gillan, lui, il aurait vomi une nouvelle fois). Bref, on se retrouve avec l'équivalent du bébé de Rosemary qu'on a pas vu et surtout, on a pas envie d'aller plus en avant dans ce disque.
Mais il ne faut jamais juger un disque à sa pochette, même s'il s'agit du premier contact avec un album (du moins en 1983 ; de nos jours, la donne n'est plus la même et la jaquette devient - hélas ! - accessoire). Parce que Born Again a quelques bonnes cartes dans sa main. Déjà,
Ian Gillan a retrouvé une partie de sa voix et il s'intègre bien dans le cadre de
Black Sabbath. Si physiquement il ressemble plus que jamais à un troll ou à un modèle convenable pour inspirer le look d'Hagrid dans Harry Potter, vocalement, il se fait caméléon. Sans dire qu'il parvienne à faire oublier
Dio, il livre une prestation littéralement possédée, où son chant, capable de se muer en cris aigus ou en rires démoniaques, se révèle angoissant. Pour ceux qui ont vu la bête sur scène à cette époque ou qui ont pu se procurer des bootlegs des shows avec lui s'en sont rendus compte : certaines compositions, interprétées par Gillan, faisaient peur aux femmes, comme ce
Disturbing The Priest, sombre et malsain à souhait. Bref, une adaptation réussie là où beaucoup avaient parié sur un massacre en règle.
Iommi lui sort ses riffs d'une fonderie. Et ils doivent encore être chauds parce que le rendu est souvent brouillon, la production étant particulièrement honteuse. Born Again est un disque très heavy, l'un des plus heavy de
Black Sabbath. Ward apporte sa frappe pesante, Butler renoue avec un son étrangement aquatique (
Born Again), Iommi s'improvise une fois de plus comme le grand architecte du Sab'. Il n'y a pas d'erreur sur la marchandise. Cependant, l'inspiration n'est pas vraiment au rendez-vous tout du long. Alors qu'avec
Dio nous avions droit à des albums entiers, qui se tenaient du début à la fin, avec Gillan, on se retrouve avec un départ en fanfare (les cinq premiers titres, en comptant les deux instrumentaux, sont irréprochables), puis le soufflé retombe à peine sorti du four. Il manque quelques minutes de cuisson pour que l'ensemble soit parfait.
Iommi et compagnie s'éloignent de ce qui a été entamé avec
Dio pour proposer un disque dont le format fait bien plus référence aux productions des années 70, avec ses longs morceaux qui permettent d'installer une ambiance (réussie comme sur le monumentale
Zero The Hero ou ratée comme pour le chanson titre...). Mais le tout est trop sale, trop passéiste et pas assez solide pour passer le cap entre le juste bon et l'excellent.
Et ensuite, c'est du folklore... Gillan employant des anti-sèches sur scène, Gillan qui s'arrache la voix et qui se la détruira complètement en faisant parfois n'importe quoi (écoutez sa performance sur Born Again puis allez comparez avec
Perfect Strangers la différence est criante si vous me passez l'expression), Gillan qui plaque le Sab' quand la rumeur d'une reformation du
Deep Purple Mark II est devenue plus que jamais une réalité... Butler, dégoûté, partira à son tour, tandis que Ward a déjà laissé son tabouret à un batteur de session pour la tournée, ses pépins de santé ayant refait surface.
Born Again, c'est un disque maudit, qui n'aurait pas du voir le jour selon certaines personnes. Décrié, maltraité à sa sortie, il est depuis en voie de réhabilitation vu qu'on peut lire ça et là qu'il s'agit d'un meilleur album du Sab'. Sans aller aussi loin, il convient de reconnaître les qualités d'un tel album, mais d'en accepter ses défauts. La période était troublée et ça se ressent à l'écoute. Un disque charnière, vu qu'il faudra attendre le retour de
Dio pour retrouver un album de
Black Sabbath aussi heavy. Mais reste à savoir une chose : qui des fans de
Deep Purple ou de
Black Sabbath préfère cet opus ?