1973. Musicalement, les années 70 sont en constante mutation. Les différents groupes de rock européens s'émancipent de plus en plus de ce que l'on appelait le blues blanc. Après la déferlante hard rock/heavy metal qui a marqué le début de la décennie, un nouveau genre émergeait, plus porté sur la technicité et les longues plages où les structures étaient mouvantes, le rock progressif.
Led Zeppelin avait très vite senti le vent changé et avait rectifié son style sur l'étrange Houses Of The Holy qui naviguait entre plusieurs eaux, sans pour autant renier sa force de caractère. Les membres de
Black Sabbath,
Tony Iommi en tête, se disent que pour survivre, il faut évoluer. Jouer au rouleau compresseur, c'est bien gentil, mais face à cette nouvelle concurrence plus raffinée, la donne n'était plus la même. Grandir ou mourir.
La pochette de cet album est une petite merveille, même si certaines critiques se sont élevées quant à la forme prise par les S. Le recto est sombre, agressif, angoissant dans le satanisme explicite (ah ! cette tête de lit marquée d'un 666) tandis que le verso tranche complètement puisque l'on retrouve le personnage sur son lit de mort, avec des effets plus angéliques. Pile ou face.
Black Sabbath franchit un pas supplémentaire en terme d'imagerie. Musicalement il en sera de même.
Le groupe reste heavy, quoi qu'il en soit. Il ne change pas radicalement sa formule, il la modifie juste ce qu'il faut pour éviter de faire dans la redite. Une certaine fluidité se mêle à l'ensemble tandis que la guitare, parfois secondée par des claviers, délivre des riffs plus mélodiques que par le passé, moins engoncés dans cette chape de plomb qui se refermait sur l'auditeur avec angoisse. On peut s'avancer à dire que l'ensemble pourrait sonner plus joyeux, moins noir que par le passé même si ce n'est pas toujours exact. Sabbath Bloody Sabbath sent le souffre. Et pas qu'un peu. La chanson titre nous met rapidement au diapason. Le rythme est entêtant, la voix d'
Ozzy Osbourne ensorcelante. Iommi tricote bien plus que d'habitude, la construction de ce long morceau est bien plus ambitieuse que par le passé, avec ses variations moins évidentes, moins prévisibles.
Petit à petit, le groupe introduit différents instruments, comme du mellotron, du synthé, on note également une apparition de
Rick Wakeman de Yes sur l'excellente
Sabbra Cadabra, haute en couleur, qui passe du contemplatif à l'explosion en un claquement de doigt. Du prog, Iommi a gardé cette faculté à se renouveler et à combiner différentes instrumentations au sein d'un seul et même morceau tout en gardant une cohérence. Du coup,
Black Sabbath sonne de façon moins immédiate, peut-être un peu plus posé, mais capable de surprendre. On pense évidemment à
Spiral Architect et sa dualité entre l'acoustique et l'électrique harmonieuse, ou encore
Killing Yourself To Live, sombre, malsaine, avec son ambiance aquatique qui ne laisse que peu de chances, l'impression de se noyer, de couler dans une mer de plomb étant trop forte pour résister.
Tout n'est pas parfait. Les musiciens se sont risqués sur un domaine qu'ils ne maîtrisaient pas totalement et si la copie rendue est plus qu'honorable, l'album s'essouffle tout de même quelque peu sur sa fin, se traînant en longueur et se montrant moins inspiré, comme le refrain agaçant de
Looking For Today où la voix de Ozzy se fait nasillarde et presque ridicule. Quelques menus défauts qui font un peu baisser l'intensité du disque, sans trop nuire à sa qualité générale, largement au-dessus de la moyenne.
Black Sabbath a certainement bien fait d'évoluer en ce sens plutôt que de se risquer dans une veine similaire aux deux précédents opus, Master Of Reality et Vol. 4, qui montraient un tout autre visage, plus lourd, plus sombre. Le groupe n'a pas sacrifié sa face occulte pour autant et sait toujours se montrer inquiétant, il ne s'est pas sournoisement vendu aux fans de prog pour s'assurer des ventes conséquentes. Avec son patronyme, c'eut été de la folie. Le groupe s'est juste adapté pour ne pas avoir à souffrir de cette nouvelle concurrence, mais de retournement de veste, il n'est point question ici.