En l'espace d'un an,
Black Sabbath a sorti trois albums qui, malgré quelques petits défauts, sont devenus trois pierres angulaires de deux nouveaux genre : le heavy et le doom metal. Rien que ça. Ben bravo. Mais à force de tirer sur la corde, le groupe commençait salement à se cramer les ailes, à alterner séances d'enregistrement et tournées marathon, en découvrant et abusant des paradis artificiels. L'idée d'enregistrer un quatrième album à Los Angeles au Record Plant Studio apparait du coup comme une très mauvaise idée.
Quand on est gosse et que l'on commence tout juste l'anglais, on peut avoir du mal, les yeux encore plein d'innocence, à comprendre pourquoi le disque est dédicacé à The Great Coke Compagnie. Rien à voir avec une boisson gazeuse bien connue pour faire passer le goût d'un mauvais whisky. En grandissant, on commence à comprendre les implications de la blanche quant au processus d'écriture de cet album, encore plus quand on sait qu'à l'origine, il aurait du s'appeler Snowblind. Comme à l'époque de Paranoid, la maison de disque a rapidement écarté ce nom. A ce moment, War Pigs fut refusé à cause de la guerre au Vietnam, ici Snowblind évoque trop la cocaïne pour être politiquement correct (quand on voit que pile poil vingt ans plus tard
Faith No More publiera
Angel Dust, il y a de quoi ricaner).
Tony Iommi, lui, se plait à cette vie de débauche mais garde quand même en tête que
Black Sabbath doit sortir un album et que le groupe se doit de progresser s'il ne veut pas tourner en rond. Il tentera donc de changer la donne, mais les nouveautés se font encore discrètes. Bien sûr, on note un piano étrange, doublé de synthés, sur la ballade
Changes, qui se positionnera comme un classique pour le groupe malgré une sonorité bizarre, loin de l'ambiance éthérée et spatiale d'un
Planet Caravan. Iommi se chargera également d'apporter divers changement de mélodies dans sa formule. La base reste du
Black Sabbath pur jus. Lent, lourd, angoissant car funèbre dans l'ambiance. Mais le guitariste aux phalanges meurtries concocte des breaks qui partent volontiers dans un délire psychédélico-rock'n'roll. Ainsi
Wheels Of Confusion se complait entre la menace d'une partie heavy à souhait, presque dépressive dans son approche, puis des passages qui confinent à la folie. Le concept est poussé jusqu'au bout. La confusion, une roue qui tourne, le cran qui s'arrête sur quelque chose d'inattendu. Le chaos, tout simplement.
Ozzy Osbourne est parfaitement à l'aise dans ce registre incertain, fou et imprévisible.
Wheels Of Confusion prend rapidement des allures de titre phare, comme
War Pigs en son temps. Mais le groupe, perdu entre les envies d'évolution de Tony Iommi et les effets dévastateur de la drogue sur l'organisme ne sait pas forcément où il va. Les titres se suivent, certains reprennent des idées déjà entendus ou tournent un peu en rond (à l'instar de
Supernaut. Des passages sonnent étrangement lumineux quand on s'attend à de la noirceur (
St Vitus Dance) tandis que d'autres deviennent noirs dès que l'on attend un peu plus de chaleur (
Under The Sun), comme des envies antinomiques, une idée qui fait rire mais qui laisse un peu dans l'expectative.
Et surtout, on constate que
Black Sabbath a atteint un stade où il ne peut plus se permettre de rester aussi monolithique, où il va devoir se remettre clairement en question pour pouvoir aller de l'avant, ne pas stagner, ne pas dépérir. Pour certains des musiciens de
Black Sabbath,
Bill Ward en tête, c'est la fin de la période d'innocence du groupe, où tout leur tombait droit dans la bouche ou sous le nez. La fin d'une époque, qui meurt avec un disque de très bonne facture, mais un peu décousu, un peu répétitif et pas d'aussi bonne facture que les trois qui précèdent. Une boucle est bouclée.