Au début des années 70,
Black Sabbath est définitivement un groupe à part. Après avoir signé l'acte de naissances de deux sous-genres du hard rock (et là, sous ce terme, ne voyez pas qu'un style mais une branche générale de cette musique), le heavy metal et le doom, avec l'album éponyme, la bande à Iommi avait enfoncé le clou avec Paranoid dans la foulée. Fait d'une lenteur angoissante et lancinante, ce disque est devenu une référence dans le milieu musical. Si les journalistes trouvaient encore le moyen de se gausser d'une formation qui se déplaçait sur un rythme pachydermique en développant une ambiance noire et ésotérique, les kids ne s'y sont pas trompés : on tenait avec le Sab' le groupe capable de tenir la dragée haute à
Deep Purple en Grande Bretagne, le penchant maléfique du pourpre profond.
En un an,
Master Of Reality est déjà le troisième album pour
Black Sabbath ! Aujourd'hui, ce rythme de sortie serait tout simplement impensable. Au début des années 70, ce l'était moins, surtout quand on affiche son penchant pour la coke comme le fait
Geezer Butler sur sa basse (cf la photo du livret), détail qui prendra toute son importance sur le prochain album.
Master Of Reality ne s'impose pas tout de suite comme Paranoid. Si ce dernier n'est pas facile d'accès,
Master Of Reality développe des morceaux tournant majoritairement autour des cinq minutes, moins viscéralement lents, qui le rendent du coup plus accessible. Evidemment, il est facile de ne retenir que
Children Of The Grave, bombe heavy au riff pesant, à la rythmique plombé, avec un
Ozzy Osbourne qui se positionne comme le grand Gourou d'une secte dégénérée. Précédé par le très court instrumental à l'ambiance médiévale
Embryo, il est impossible de passer à côté.
Black Sabbath semble être à l'apogée de ce style sur ce titre, classique parmi les classiques.
Ce qui n'empêche pas de s'attarder sur les à-côtés jouissifs de ce disque.
Sweat Leaf, par exemple, qui entame l'opus, assenant tout de suite un claque monstrueuse.
Tony Iommi s'autorise une pointe du vitesse durant le solo, provoquant une cassure rythmique envoûtante et meurtrière quand il enchaîne avec le riff, lourd, angoissant. A côté,
After Forever se veut presque joyeux. Le rythme général est plus enlevé et malgré tout, cela s'inscrit parfaitement dans la logique d'un album qui se veut plus varié que Paranoid, qui suit une démarche artistique simple : l'évolution du son de
Black Sabbath.
Tel un serpent vivant, l'essence du groupe semble glisser entre les doigts de ses adorateurs. Même si on n'est pas pris à contrepied, on sent que le Sab' cherche autre chose. Il aurait été si facile de refaire un Paranoid Part II que la solution ne semble pas avoir été envisagée. On peut regretter que le morceau final,
Into The Void, ne soit pas la descente dans le vide annoncée, mais la bande à Iommi a réussi son pari : assumer son rôle de leader d'une scène nouvelle, où les poursuivants sont encore rares.
Master Of Reality est peut-être moins essentiel historiquement que Paranoid. Cependant, pour le groupe, il pose les bases d'une évolution de style qui s'accentuera par la suite. Aujourd'hui encore, de nombreux groupes peuvent remercier Iommi et compagnie pour le travail de pionnier effectué, pas toujours apprécié à sa juste valeur.