Troisième et dernier album en date du groupe allemand, Eppur si Muove est bien dans la lignée des deux précédents. Le titre s’inspire d’une célèbre phrase de Galilée (en français, ça donne « et pourtant elle tourne », réponse qu’il fit à ses juges lors de son procès) et comme on peut s’y attendre l’album est centré sur la vie du célèbre astronome italien.
Souvent considéré comme à la frontière du classique et du métal, Haggard reste fidèle à sa réputation : avis aux puristes, mieux vaut passer votre chemin ! Les compositions musicales sont toujours aussi complexes, mélangeant allègrement instruments classiques et moins classiques. Les mélodies classiques sont clairement inspirées de musiques de la renaissance, ce qui est plutôt rare dans le métal (dites moi si je me trompe) et en particulier des dance de la renaissance ; elles se marient de façon étonnante avec la batterie et les voix death, voir black, des deux chanteurs.
Autre élément étonnant, pas moins de quatre langues différentes (allemand, anglais, italien, latin) sont utilisées dans les paroles, de façon extrêmement stratégique. Par exemple, l’allemand, qui a des sonorités plutôt lourdes et rocailleuses, renforce le côté bourrin des chanteurs. Du black métal en allemand, c’est beaucoup plus violent qu’en anglais (quoi qu’à ma connaissance aucun groupe de black ne chante en allemand, mais y a tellement de groupes…). Au contraire, l’italien, qui a des sonorités beaucoup plus douces et plus fluides, souligne la voie de soprano de la chanteuse. Le latin évoque une atmosphère religieuse, et l’anglais fait tout le reste.
Dès la première chanson,
All’inizio è la Morte, le ton est donné. La chanson synthétise à peu près tout le savoir du groupe, et nous plonge dans l’atmosphère de la renaissance italienne grâce à ses mélodies classiques. Mêlant tout leur registre instrumental (flûte, guitare, violon, etc.) et vocal (chœur, voix death, soprano, voix chantés masculine), elle fait preuve d’une rare maitrise de deux tendances aussi différentes que la musique de la renaissance et le death métal. Après un intermède de violon,
Per Aspera Ad Astracontinu dans le même registre, mêlant toujours la totalité de leur registre musical et instrumental. L’ensemble est dynamique, sans temps morts et fait toujours preuve de la même maitrise. La suivante,
Of a Might Divine, est sans doute l’une des plus emblématiques du groupe.
Débutant de façon très douce, mêlant hautbois, violons, voix masculine et féminine et chœur en latin, le morceau enchaine brutalement avec des sonorités très death, avant de finir sur un morceau de piano reprenant l’air du début. Le groupe enchaine sur
Gavotta in si minore, un intermède instrumental reprenant la mélodie d’une danse du XVI., suivi de l’une des chansons les plus curieuses de l’album,
Herr Mannelig. Entièrement en italien, tantôt voix soprano tantôt masculine, une femme troll tente de convaincre un gentleman (c’est le mot que donne la traduction) de l’épouser, en échange de multiples richesses. Le premier couplet n’est d’abord accompagné que d’instruments classiques, puis il est repris avec cette fois la basse et la batterie en accompagnement. Du fait de l’utilisation quasi exclusive de la voix soprano, dotés d’un refrain qui plus est, l’ensemble peut paraître répétitif, mais n’en est pas moins plaisant.
Peu importe car la suite est magistrale.
The observer raconte la vie et l’histoire de Galilée, sa remise en cause des certitudes de l’époque défendues par l’Eglise. Après une entrée musicale et un premier couplet murmuré, le chant aux sonorités death jaillit, soutenue par la batterie à laquelle se mêle le son du violon, avant de s’achever sur un air de piano. On enchaine sur
Eppur Si Muove, emblématique de l’album ; elle évoque les conséquences de la découverte de Galilée (la fin de l’obscurantisme, l’émergence d’une nouvelle ère). La voix death est mêlée à la voie de la soprano, toujours avec un fort accompagnement instrumental mêlé aux sonorités plus classique du métal.
Le dernier interlude instrumental,
Larghetto dégage une atmosphère beaucoup plus sombre que les deux précédents. Peut être annonce-t-il la fin de l’album. Il se conclut avec une version courte de
Herr Manelig, un choix discutable mais pas une raison de bouder son plaisir.
Pendant cinquante minutes, Haggard étale sa maîtrise du classique et sa capacité à l’allier au métal. A côté, même
Nightwish,
Tristania ou
Lacuna coil semblent composés de mélodies simples, beaucoup moins avancées dans l’alliance des styles et l’intégration des 500 ans d’histoires de la musique classique. Seule Therion peut rivaliser, et quelques chansons d’
Oceansborn de Nightwish.
Il faut cependant se poser la question : à ce niveau Haggard fait il encore du métal symphonique, ou a-t-il créé un nouveau genre de métal, voir un nouveau genre de classique ?