La réputation de
Rage, en 2006, n'est plus à faire. Depuis que le groupe s'est écarté de la voie qu'il s'était à ses débuts, il a grandement gagné en popularité, en livrant des séries d'albums plus heavy ou carrément très ambitieux, comme Lingua Mortis ou Ghost. Avec Unity et Soundchaser, la formation allemande a encore fait briller ses galons et profitait grandement du déclin de
Gamma Ray pour séduire un public de plus en plus large. Aussi, on peut affirmer sans crainte du ridicule que ce Speak Of The Dead était grandement attendu.
De son côté, le groupe laissait entendre que cela allait être un album en deux partie, sur la première le groupe se verrait accompagné par un orchestre symphonique, sur la seconde, les musiciens se livreraient à un exercice plus traditionnel. De quoi mettre l'eau à la bouche, les teutons étant connus pour savoir mêler le meilleur des deux mondes pour un résultat haut de gamme. La pochette est étrange, un peu comme de nombreuses pochettes de Nuclear Blast en fait. On y croise la mort qui semble être absolument charmante, on découvre la mascotte de
Rage crucifiée derrière elle et ils sont entourés de pissenlits. C'est connu, on cane et on dit que l'on bouffe les pissenlits par la racine et si ce ne s'en sont pas, et que quelqu'un a la solution à cette énigme, qu'il la donne !
Cependant, il ne faut pas vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué. Ou alors avec son consentement (ce qui n'est pas gagné).
Rage est sur une pente ascendante et au sommet de sa carrière. Peut-il encore tenir le choc, peut-il encore espérer se renouveler suffisamment pour donner une nouvelle gifle sans perdre de son intérêt ? La question ne restera pas en suspend bien longtemps, la réponse réside sur le disque. il suffit de l'écouter pour se faire son opinion.
L'introduction est classique.
Morituri Te Salutant est presque un cliché tant elle est entendue, tant elle sert d'ouverture. La charge romaine est rapide, moins d'une minute et offre tout de suite une dimension épique, pour baliser le terrain à un second instrumental. Et là, l'intensité chute d'un coup.
Prelude Of Souls ressemble à un crachat tant elle nous prend par surprise. On dirait un générique de film ou de série des années 80 reprise par
Rage et l'orchestre. Cela sonne de façon aigu, c'est presque trop joyeux pour un disque s'appelant Speak Of The Dead et surtout, le rythme sautillant devient rapidement insupportable. Etrange entrée en matière que celle-ci, elle ne donne pas franchement envie d'écouter la suite.
Et il convient d'avouer que la Suite Lingua Mortis est un peu décevante. Par son introduction, mais pas seulement. Elle semble cousue de fil blanc, elle ne nous étonne jamais, elle nous laisse jamais sans voix. Les orchestrations sont en définitive discrètes, elles sont plus un accompagnement qu'une force motrice capable aussi bien que les instruments plus conventionnels du genre de porter les morceaux à bout de bras. Il n'y a pas de pied d'égalité,
Rage domine largement par rapport à l'orchestre. Et le souvenir de Ghost devient alors douloureux. On appréciera toutefois certains passages où la vélocité des violons se fait sentir, ou le groupe arrive à appuyer là où ça fait mal avant que la première partie s'achève sur un
Beauty plus posé, plutôt sympathique, mais où, encore une fois, les parties symphoniques ne prennent pas.
Pour l'instant, nous sommes loin de la claque promise ou imaginée. Comme si les musiciens avaient perdu cette capacité à noyer leur metal dans les lignes classiques. Des années plus tôt, ils avaient bâti une grande partie de leur succès actuel là-dessus, devenant l'un des premiers groupe de heavy metal à aller aussi loin dans la démarche, avec une finesse que l'on n'associe pas au genre teuton pourtant. Et sur ce Speak Of The Dead, on a une impression identique à celle que l'on pouvait avoir avec l'album Century Child de
Nightwish : l'orchestre est clairement sous-exploité.
Mais entrons à présent dans la seconde partie. Bien plus traditionnelle, elle l'est peut-être même de trop. On a droit à du bon gros heavy des familles, parfois un peu bourrin, s'offrant tout de même des passages plus mélodiques, mais là encore, difficile d'être pleinement satisfait. Bien sûr, l'amateur du genre sera aux anges, il y a tout ce qui fait le charme de Soundcharger et de Unity ici. Du rage classique, simple et efficace en somme.
Mais les fins gourmets se demanderont pourquoi le groupe s'est "juste" contenté de faire ce qu'il sait faire de mieux ? Sans chercher à apporter des variations à son style, sans chercher à surprendre ? Encore une fois, c'est très manichéen, on sait tout de suite où l'on va et comment on y va (à coups de pieds au cul pour ceux qui n'ont pas saisi). Les musiciens jouent bien, c'est très pro, un peu trop carré peut-être aux entournures, mais où est l'effet de surprise ? Où est la variété ? Où sont les morceaux susceptibles de tirer l'ensemble vers le haut ? C'est sympathique, mais tout juste car franchement banal. Sans entrer totalement dans le syndrome
Gamma Ray (qui consiste à plagier innocemment ses modèles),
Rage suit un chemin parallèle, celui de l'auto-satisfaction et c'est bien dommage.
On se laisse facilement entraîner par les sept morceaux qui composent cette seconde partie, mais il y a de fortes chances qu'ils soient oubliés sitôt écoutés, rejoignant dans soin malheur la première partie. Speak Of The Dead est un disque à effet immédiat, pas un disque qui se vit dans la durée. il tournera sur la platine quelques jours avant qu'on en soit totalement lassé et il finira par prendre la poussière sur une étagère, sans qu'on est envie de lui donner une nouvelle chance.
Rage livre pour la première fois depuis longtemps un album franchement décevant, marquant ainsi un sérieux coup d'arrêt dans son inspiration. Il n'y a plus d'évolution. On peut même avancer le mot régression tant rien n'impressionne. C'est dommage, vu le potentiel de
Peavy Wagner et de sa bande, mais on ne peut pas être continuellement au top. Même les géants posent parfois un genou à terre. Le spectacle n'est pas si pitoyable que ça. Juste quelque peu désolé et sacrément frustrant. Un album assez tiédasse, en définitive.