Le processus de création revêt parfois des aspects bien divers. Si certains, artistes accomplis fécond, sont capables d’enfanter spontanément, et avec talent, de manière régulière ; il faudra, à d’autres, tous le poids d’une réflexion plus longue dans laquelle ils édifient une vision, dont chaque détail est important. Cette manière plus pensé de construire une œuvre est d’autant plus essentiel que l’expression artistique vécue est complexe. Ainsi, hormis les esprits vifs de génie patentés, il faudra du temps à ces créatifs pour trouver les mots exacts pour exprimer, avec force, toute l’intensité de leur art.
Il aura fallu deux ans aux palois de Manigance pour donner un successeur à son excellent album, Ange ou Démon (2002), et deux autres longues années leur seront encore nécessaires pour écrire le chapitre suivant, D’un Autre Sang (2004). C’est le temps qui semble indispensable au groupe pour donner vie à ces desseins et c’est donc, très normalement, en 2006 que Didier Delseau et les siens poursuivent le récit de cette très belle histoire. Ce nouveau paragraphe s’intitule L’ombre et la Lumière.
Musicalement exemplaire, les silhouettes illustres de plus renommés planent continuellement sur la musique de cette œuvre, sans que pour autant Manigance ait à en subir un quelconque affront déshonorant. Bien au contraire, en une analogie flatteuse, généralement nous viennent à l’esprit des noms tels que
Stratovarius,
Dream Theater ou encore
Symphony X, dans les travaux desquels les palois puisent une inspiration évidente. Cependant le véritable talent de Didier Delseaux et des siens est d’y avoir adjoint des particularités qui leurs sont propres, et qui définissent une âme fondamentalement différente de celles de ces groupes. Ces traits de caractères, tels que le choix du chant en français (choix pourtant décrié même en ses propres terres) ou encore tels que la composition de mélodie dans lesquelles les relents de ces délicieuse années 80 hexagonales ne sont pas totalement absents, sont autant de choix qui racontent précisément ce qu’est Manigance.
La croyance admise consisterait, alors, à penser que fort de telles qualités le groupe se contenterait de laisser son talent s’exprimer de manière connue et sans surprise. Et le constat est en partis vrai sur ce L’ombre et la Lumière tant les refrains superbes, les textes subtils délicieux et la section rythmique demeure présente et efficace (Envahisseur, L’ombre et la Lumière, Sentinelle ou encore, par exemple, Miroir de la Vie). D’un certain point de vue l’émerveillement de la découverte n’est donc plus de mise car Manigance joue de ces facettes les plus notoirement appréciés. Toutefois si le propos demeure fondamentalement celui d’un Heavy Speed mélodique, Manigance, avec cet album, affirme sa volonté de s’inscrire dans la démarche d’une musique nettement plus Progressive. Le titre éponyme de cette œuvre en est l’exemple le plus marquant.
Si cette tendance Progressive est prépondérante, le groupe aura su, bien heureusement, conserver les fondements d’une musique agressive et enlevé, à l’intelligibilité exemplaire. Ainsi il compose des morceaux où les différentes constructions aux rythmes variés s’enchainent sans pour autant égarer l’auditoire. Avec aisance en un contraste délicieux donnant tous son sens à l’art de Manigance il joue subtilement de cette opposition entre sa véhémence et sa face progressive qui s’exprime en ces passages plus calmes. De plus, poussé à son paroxysme chacun des acteurs de cette entreprise semble avoir donné ici le meilleur de lui-même. Il ressort de cette application un accomplissement perceptible dans les moindres détails de cette œuvre aboutie. Plus précise, plus puissante, plus intense, plus belle, plus émotionnelle ou encore plus réfléchie, L’ombre et la Lumière est une œuvre captivante dont la seule, infime, imperfection se nomme Labyrinthe. Cet instrumental, totalement dévolu au genre Progressif, n’est, en effet, pas indispensable. Outres ce défauts anecdotique, et celui, tout aussi négligeable, d’évoluer en des terres connues, rien ne vient entacher l’excellence de cet album.
Il y aurait tant de chose à dire encore sur une telle œuvre. Tant de mots louangeurs à déverser en un flot discontinu. Tant d’émois délicieux à décrire et tant de plaisirs à partager. Mais, parfois, les mots ne suffisent simplement pas et seul l’écoute s’impose.