Dire que le nouvel album d’
Orphaned Land était attendu relève de l’euphémisme. Après un tel battage médiatique dans le monde du Metal, le groupe israëlien ne pouvait laisser indifférent. Multiples couvertures (Kerrang notamment), polémiques sur les photos annonçant l’album,
The Never ending way of Orwarrior, second album concept du groupe après le légendaire Mabool, se doit d’être à la hauteur des espérances énormes des fans et des curieux susceptibles de voir déjà là la sortie du mois, voire du trimestre.
Kobi Farhi avait annoncé à maintes reprises que l’album serait un concept. « Orwarrior » déjà, terme énigmatique, est un jeu de mot entre « Or » qui veut dire « lumière » en hébreu mais aussi « notre » si on le transpose en anglais (« our »), et « warrior » soit « guerrier » en anglais. Récit épique de ce guerrier de lumière,
The Never ending way of Orwarrior se pose là en terme de thème classique.
Orphaned Land clame la paix à travers son nouvel essai, mais ce qui pourrait apparaître niais au possible pour un groupe quelconque se révèle très important pour un groupe israëlien qui a vécu l’horreur des guerres du Moyen-Orient. Plus encore qu’un simple message destiné à trouver ses apôtres, l’album est aussi lui-même une pièce maîtresse en terme musical, rassemblant une diversité véritable. Chant en hébreu, anglais et arabe, accompagnements symboliques (l’orchestre arabe de
Nazareth), pochette montrant une fusion entre symbole arabe et juif et enfin textes riches rapprochant les trois religions monothéistes majoritaires. Avec un tel projet,
The Never ending way of Orwarrior se pose déjà comme un des plus grands albums de world-music de tous les temps. Un premier constat incroyable donc.
Le nouvel opus des israëliens tient déjà sa première promesse en cherchant à rassembler dans la forme. Pour le reste,
The Never ending way of Orwarrior se doit d’être disséqué pour mieux être approfondi. Découpé en trois parties, le concept-album tient en quinze morceaux soit une heure et quart de musique riche et complexe. Autant le dire de suite, l’œuvre d’
Orphaned Land est difficile d’accès. Si le titre d’entrée, « Sapari », reprise d’une chanson yémenite folk, déjà promu single de l’opus, est plutôt accessible et met dans le bain via une ambiance « mille et une nuits » très léchée, le reste est d’une complexité rare. Les structures sont plus alambiquées (« From Broken Vessels ») et variées que par le passé. Les fans de Mabool ne perdront cependant pas le Nord, l’album est dans la continuité, si ce n’est qu’il comporte en son sein un chapitre de « plus » beaucoup plus garni que son prédecesseur. Dans ce chapitre donc,
The Never ending way of Orwarrior est en tout point complet. Plus progressif déjà, avec des titres variés comme les deux parties de « The Path » ou « The warrior ». Plus heavy aussi,
Orphaned Land cherchant enfin à diversifier ses soli bien trop monocordes dans Mabool qui deviennent ici beaucoup plus techniques et mélodiques, sacrifiant parfois l’aspect oriental à une esthétique toute autre (le magnifique solo de « The Warrior »). Ici, la richesse prime, la diversité se fait dans la forme et le fond. Plus complexe aussi, l’album comportant à chaque seconde cette petite touche particulière qui fait décoller le tout, notamment avec l’apport d’un large panel d’instruments (bouzouki par exemple) qui apparaissent uniquement pour donner l’émotion et l’atmosphère nécessaire comme sur le très mid-tempo « The Warrior », à la limite de la procession funèbre, proche d’œuvres de musique classique d’opéra par exemple, où le chant a une place prépondérante. Mieux construit également car bénéficiant d’une structure bien plus carrée, notamment avec les interludes qui jalonnent le parcours mais se révèlent malheureusement trop souvent classiques et dénués d’intérêt pour la plupart.
La production de Steve Wilson (
Opeth,
Porcupine Tree) dévoile, elle, toute sa magie ; le bonhomme étant habitué à travailler sur des œuvres progressives aux nombreuses parties musicales, son travail sur le dernier
Orphaned Land éclate et témoigne d’un savoir-faire énorme en la matière. Chaque instrument se détache, tout devient homogène malgré une clarté largement mise en avant. Ecouter le disque est alors un plaisir de chaque instant.
Travail d’autant plus gratifiant au vu de la complexité de l’album. Les parties musicales sont en effet bien plus variées et recherchées que par le passé (le très heavy et progressif « From Broken Vessels »). Les styles se conjuguent pour mieux retentir aux oreilles de l’auditeur (que dis-je, du spectateur !) qui, croyant être arrivé au summum musical avec son expérience de professeur de chaire, se voit vite démuni face à un tel déploiement d’artifices majestueux et une telle sincérité dans le message. « Disciples of the sacred oath II » vaincra le combattant du jihad, se faisant maîtresse de la nuance et de la paix, les textes étant écrits en majeure partie en arabe dans ce titre et tournés vers l’appel à déposer les armes. « New Jerusalem », titre phare, qui met en valeur la voix de Shlomit Levi, toujours aussi magnifique, montrera à chacun l’attachement d’
Orphaned Land à rassembler les religions jusqu’à un final aux touches orientales plus que magnifiées dans le pathos.
Les israëliens ont gagné en technicité et en maîtrise de la multiplicité instrumentale, rejoignant le panthéon des formations les plus incroyables en terme de Musique pure. Sous l’épaisse couche terrestre de Death Metal, on trouvera alors de belles accalmies acoustiques tempérées par des percussions endiablées ( « Olat’ Ha’Tamid », « From Broken Vessels ») ; sous les hautes montagnes du Heavy Metal mélodieux on discernera sans problème la puissance du Metal brut de décoffrage pourtant jamais séparé de son exotisme scintillant (le puissant mais nuancé « Codeworld : Uprising » et les jumeaux « The Path ») ; enfin, derrière tous ces éléments orientaux mythologiques, on verra briller la flamme unitaire chère au cœur du groupe (« New Jerusalem »). Une multitude de genres qui se regroupent pour former une musique des plus singulières qui soient. Oubliez les
Diablo Swing Orchestra ou autres
Eluveitie,
Orphaned Land se pose dorénavant comme la référence en matière de recherche et d’utilisation d’instruments en tout genre.
Au-delà de tous ces plus qui font de
The Never ending way of Orwarrior un chef-d’œuvre, c’est le message véhiculé qui pose
Orphaned Land comme groupe majeur. Musicalement, textuellement, on retrouve les trois cultures issues des religions monothéistes mais c’est aussi à travers l’image même de l’album que l’on sent la révolution voulue par le groupe. Le titre même de « New Jerusalem » interpelle quant au désir de bâtir de nouvelles fondations dans une zone où le sang a remplacé le lit des rivières. L’arrivée du messie est finalement le thème de l’opus, que ce soit dans sa conception chrétienne (le retour) ou judaïque (l’avènement d’un nouveau monde) et la place est laissée à une possible entente islam-judaïsme : « Disciples of sacred oath » : baissez les armes mes frères. Avec la possible explosion médiatique du groupe, on se met à espérer à leurs côtés, croyant ou non, que le soleil ne se lèvera plus rouge mais qu’il brillera aux yeux de tous. Et
The Never ending way of Orwarrior peut déjà être vu comme une bible musicale, qu’il vous sera difficile d’assimiler et sur laquelle vous reviendrez maintes et maintes fois, pour y prendre une leçon de musique et une leçon de partage, tout simplement.