Paradise Lost livre avec
Shades Of God son troisième album. Avec le recul, aujourd'hui, il apparait clairement comme un album charnière dans la discographie de nos joyeux Anglais. Et pourtant, à sa sortie, il a laissé quelques fans sur le carreau par ses mutations. L'effet inverse de l'Incroyable Hulk si l'on veut. La bête est devenue humaine, ce qui aurait certainement plus à Emile Zola, même si l'obscurité régnante caresserait bien plus l'imagination et le spleen d'un Baudelaire.
En effet, malgré son nom, Gothic était bien plus écrit dans une optique death metal, pachydermique, certes, étrange avec ses voix féminines déroutantes et obsédantes. Ici, toute cette approche outre-tombesque s'efface au profit de morceau longs, morcelés par de nombreux breaks et salués par des soli courts et discrets de
Greg Mackintosh. On ne retrouve pas ce côté rugueux, presque vicelard dans le pessimisme, qui faisait de Gothic un album de référence sur la nouvelle scène doom britannique. A présent, on note quelques passages bien lourds, lents, dignes d'un old
Black Sabbath (
Mortals Watch The Days. En définitive, cet album sent le heavy metal dans sa conception, sans pour autant se caler sur les codes antiques du genre.
Paradise Lost n'est pas prêt à sacrifier sa personnalité et si le chant de
Nick Holmes brise les carcans des vocaux typiquement gutturaux des premiers efforts, il n'en demeure pas moins grave, éraillé, souillé par un reliquat venu du tombeau, quand une volonté d'être plus clair est clairement mise en avant.
Et l'album est sombre, désespéré... Il traîne un peu en longueur, les longs titres n'inspirant pas toujours l'enthousiasme pour l'auditeur. C'est mélancolique, c'est parfois accrocheur, mais souvent, on est perdu face aux changements de mélodies, de tempo, même si certaines compositions comme l'énervé
Pity The Sadness sortent du lot par leur côté plus facile, assimilable par le plus grand nombre grâce à une trame mélodique simple, mais efficace.
Paradise Lost construit déjà son avenir vu que l'on retrouve une forme narrative qui est devenue avec le temps une marque de fabrique, ces petits passages de douceur noire, délicats, qui se fondent dans des masses plus électriques, où le groupe exploite à merveille la noirceur et la mélancolie pour étoffer son discours. Mais sur ce
Shades Of God, la formation se montre trop gourmande, les sept minutes de
No Forgiveness noient les arpèges de son introduction, avec sa lourdeur, sa lenteur malsaine qui peine à gonfler, grossir, pour en définitive en mettre plein la vue (métaphoriquement parlant).
Puis à la fin du disque, le morceau improbable par excellence, le titre qui a créé un engouement pour
Paradise Lost, qui l'a fait sortir de l'ombre :
As I Die. Moins de quatre minutes. Des voix féminines. Une mélodie rapide et ronflante à la fois, très accessible. Une dualité entre la musique et le chant agressif de Holmes. Et avec ce titre,
Paradise Lost prend un risque terrible, car à l'opposé de la teneur générale de l'album, loin de l'ambiance mortifère de ce disque en définitive très difficile d'accès.
As I Die reste encore aujourd'hui l'un des morceaux phare du groupe sur scène, un étendard, une des images de marque du groupe, qu'il ne peut se permettre de viander. Faut parfois dire les choses comme elles sont.
Shades Of God n'est pas le plus réussi des albums de
Paradise Lost, mais il met déjà clairement en avant la capacité du groupe à évoluer, à aller sans cesse de l'avant. Déjà à cette époque, certains se plaignaient de la finesse dont faisait preuve alors la formation d'Halifax. Ils n'étaient pas au bout de leurs surprises tant ce
Shades Of God est important dans la carrière des Britanniques.