Passion And Warfare était un disque étonnant. Bien que entièrement instrumental et très barré pour son époque, il a permis à
Steve Vai de briller aux yeux de tous comme un artiste accompli, malgré ses passages déjà remarqués chez Frank Zappa ou chez David Lee Roth, sans oublier le Slip Of The Tongue de
Whitesnake (moyennement apprécié des fans du Serpent Blanc et ce du à la présence du guitariste fantasque). A l'instar de
Joe Satriani, un nouvel album était donc fortement attendu et Sex & Religion débarque en 1993, nanti de cette pochette assez forte.
Mais cette fois-ci, Vai se montre très ambitieux et décide de faire un véritable disque de chansons, agrémenté de quelques instrumentaux dont lui seul a le secret. Il se compose un véritable line-up, composé de
Terry Bozzio aux fûts, de
TM Stevens à la basse, ce qui constitue déjà les bases d'une armada infernale et il catapulte un jeune inconnu sur le devant de la scène,
Devin Townsend, au chant. Vai ne tarira pas d'éloge le jeune prodige, le mettant clairement en lumière lors des diverses interviews de l'époque. Et
Steve Vai est bien placé pour savoir de quoi il parle. Révélé très jeune par Zappa, il sait reconnaitre les talents juvéniles et il n'est pas dit qu'un chanteur plus renommé ou plus classique ait pu faire l'affaire pour un opus comme Sex & Religion. Et ce pour plusieurs raisons.
La première, évidemment, c'est que
Steve Vai n'est pas un riffeur. Le riff, élément principal de nombreuses compositions, est ici souvent absent. Quand il y en a, il est en général très simple d'apparence et propice à un soli incompréhensible pour le commun des mortels et à pleurer pour les guitaristes qui pensaient bosser leurs gammes dessus. Mais souvent, les riffs sont remplacés par le jeu de Vai, tout simplement. Quelque chose d'explosif, de non linéaire et qui peu prendre n'importe quelle direction, qui peut dire oui et non dans le même instant. Et Townsend est forcé de composer avec, de s'adapter à ce travail d'écriture complexe et non-usuel. Ce qui fait que pour un disque qui pourrait rentré dans la veine hard US chiadé de la fin des années 80, on se retrouve face à un ovni où le chanteur n'est pas forcément un instrument mélodique, où les cris peuvent très bien devenir un argument de plus-value à des morceaux à l'écriture tortueuse.
Ensuite, un chanteur confirmé se serait heurté à de graves problèmes d'égo avec Vai. Ce dernier, un brin mégalomane, met Townsend en avant, mais il reste une star, la star de ce disque. Son jeu fou est virevoltant, les instrumentaux ne sont pas la force motrice de ce disque, mais encore une fois, à ces occasions, il montre tout son talent, aussi bien en acoustique qu'en électrique, avec toujours ce brin de folie qui fait qu'il surnage complètement, appuyé il est vrai par une section rythmique qui n' plus rien à démontrer. Mais Vai, quand il a la parole, s'échine à prouver qu'il a encore des choses à dire, que Passion And Warfare n'était pas un simple coup de chance, qu'il fallait compter sur lui. Son toucher est quasiment magique, et contrairement à d'autres guitar heroes, il parvient à véhiculer feeling et sentiments à travers ses soli (
Rescue Me Or Bury Me).
On peut toutefois être étonné que pour un album portant un tel titre, on ne soit pas plus confronté à une espèce de mysticisme. Certes, certaines parties se font plus planantes, des influences orientales se font entendre ça et là, mais on a pas l'impression que Vai est décidé de trop l'approfondir, soit par peur de se montrer déstabilisant ou peut-être par crainte d'en faire trop. Mais du coup, l'auditeur se retrouve plus entre deux eaux, Sex & Religion n'étant jamais trop sexy ou jamais trop mystique, un entredeux qui fait que ce disque manque d'un petit quelque chose, d'une prise de risque supplémentaire.
Le pari était grand. Il était même très osé. Si techniquement, il est réussi, ce disque a grandement désarçonné les fans à sa sortie qui ne lui ont réservé qu'un accueil timide avant de le découvrir sur scène, où Townsend prouva toute sa valeur. Dix sept ans plus tard, les deux hommes ont fait leur chemin.
Steve Vai reste une référence dans son domaine, mais son aura est bien moindre sur la scène actuelle, au contraire de Devin, qui a très bien su gérer ce disque pour sa carrière, comme un tremplin. Et Sex & Religion reste un disque fort malgré tout, car anti-conventionnel et magistral.