Avec ses deux premiers albums,
Blue Öyster Cult avait montré de nombreuses qualités, dont l'une des plus importantes pour un groupe un tant soit peu ambitieux : savoir aller de l'avant. Le public n'avait pas forcément suivi : le groupe donnait une image surréaliste, les pochettes de ses disques ouvraient les portes d'une science-fiction étrangement ordonnée, toute en symétrie, glaçante par sa perfection, sans oublier ce nom dangereux qui faisait secte... Autant dire que les ragots sur le compte de
Eric Bloom et compagnie n'avaient pas tardé à fuser.
En 1974, un journaliste touche le fond en argumentant que Blue Öyster est un groupe dont le message politique est clairement néo nazi. Et pour avancer une telle absurdité, ce journaliste s'est concentré sur la pochette de l'album, présentant un ME 262 frappé du logo du groupe. Le Messerschmitt était en effet l'avion de chasse de la Luftwaffe et le fait qu'en prime (cerise sur le gâteau !) une chanson portait le nom du zinc en question n'était qu'un aveu encore plus probant ! Sauf que certains membres du BÖC sont juifs...
Bref, la connerie d'un gratte-papier permet au Culte de l'Huître Bleue de bénéficier d'un peu de publicité gratuite, mais à quoi aurait-elle servie si
Secret Treaties ne tenait pas la route ? Parce que ce disque est du genre imparable. Difficile d'accès, évidemment. Loin d'être à la portée de tous, cela coule de source. Surtout que le combo brouille sciemment les pistes en proposant une musique bien moins directe et toujours aussi versatile. On ne peut assurément pas évoquer le heavy metal ici tant on est loin de la lourdeur pachydermique d'un
Black Sabbath, tant les guitares goûtent à une légèreté et une finesse incompatibles avec l'idée que l'on peut se faire du metal lourd. Et encore une fois, on se retrouve devant un miroir déformant : la réalité est arbitraire et celle du BÖC tout simplement implacable.
Parce que sous son aspect très policé, bien produit et astiqué comme une moto chromée, ce disque n'est pas très propre. S'il soulève les bras, vous pourrez même sentir un fumet très rock'n'roll. Et furieusement psychédélique. Témoin de ce son particulier, l'introductif
Career Of Evil, mené par un clavier qui n'est pas sans évoquer les Doors. Cela n'a pas franchement l'air puissant, ni même calibré pour être défini comme du hard rock. Les guitares sont en effet très lisses, propres, mais la section rythmique assurée par les frères
Bouchard est meurtrière. La batterie est très présente, elle construit une base solide sur laquelle la basse vient se poser sans douceur, brutalement. On a là le corps de la chanson et le reste vient déguiser l'ensemble, lui donner des accents rock'n'roll pour mieux nous entuber. Parce que mine de rien, ce
Career Of Evil, c'est une leçon. Non pas de violence, c'est superflu dans le cadre de ce titre, mais de savoir-faire. De la mélodie simple mais efficace aux paroles rédigées par l'égérie
Patti Smith dont il s'agit de la première collaboration avec le BÖC (elle était la petite amie de
Allen Lanier à ce moment là). Le groupe n'en devient que plus spatial et ésotérique.
Qu'est réellement ce
Secret Treaties ? Un album de rock ? Au sens large du terme, oui, mais le terme n'est-il pas réducteur ? A l'instar de ce qu'allait proposer
Queen quelques mois plus tard,
Blue Öyster Cult ne se fixe aucune limite, aucune ligne directrice. La musique n'en est que plus barrée, plus difficile d'accès car les mélodies sont rarement évidentes. Une approche unique du genre, qui permet au combo de sortir de la masse. On ne sait jamais à quelle sauce on va être mangée. On peut rester béat face à la douceur acide et mélancolique d'un
Harvester Of Eyes, on peut se perdre dans le solo final de
Flaming Telepaths on
Donald Roeser est rattrapé dans les derniers instants par le piano de Lanner, avant de subir la spiritualité exacerbée du mythique
Astronomy, un des plus grand morceaux de rock jamais écrit, toute barrière abolie, capable de rivaliser avec le superbe
Stairway To Heaven de
Led Zeppelin. Une composition lumineuse, toujours en trompe-l'oeil. Le chant, toujours assuré par Bloom, ne cherche pas à en mettre plein la vue, il n'y a pas cette recherche de la note la plus haute. Bloom n'est pas forcément très technique, il se base plus sur le feeling pour transmettre les émotions et
Astronomy est une vague qui frappe cruellement la plage, emportant tout sur son passage.
Bien sûr, on ne peut évoquer cet album sans s'approcher de l'objet du scandale, ce fameux
Me 262. Les paroles sont en fait les dernières pensées d'un pilote de chasse allemand, qui participe à la dernière sortie des Messerchmitt alors que le Troisième Reich est au bord de la capitulation. Le rapport de force n'est plus le même que celui au-dessus de la Manche et l'issue, elle, est inéluctable. Les références historiques véridiques sont frappantes et glaçantes dans la tournure choisie par le groupe. Provocation ? Peut-être. Mais le texte n'en devient que plus fort, claquant comme un coup de fouet. Et musicalement... On a droit à une débauche de guitare, qui atteindra son summum en live où ils pourraient être cinq alignés sur scène, à se livrer à l'orgie des cordes, tous alignés, et ainsi en mettre plein les oreilles, ce que la version studio fait déjà.
Secret Treaties n'a, à bien y réfléchir, qu'un seul point faible : son côté intellectuel. Dans un genre qui tournait aux USA au Grand Guignol avec
Alice Cooper ou au fun sans restriction avec
Kiss,
Blue Öyster Cult fait figure d'OVNI et intéressera bien moins les fans, au point que cet opus magnifique ne sera certifié disque d'or que 18 ans plus tard, en 1992... Il est quand même dommage de se dire que quatre maquillés avec un talent de composition moindre ait fini par rafler la mise quelques temps plus tard. Le BÖC n'a pas eu le succès qu'il méritait, mais ce disque suffit pour consoler les fans : difficile de trouver mieux dans le genre hard rock avant-gardiste... sinon un autre album de
Blue Öyster Cult ! Mais ça, c'est une autre histoire...