Un an après avoir livré au monde un Killing Is Business... And Business Is Good emprunt de rage et à la production monstrueusement mauvaise,
Megadeth revient, toujours avec la même équipe plus qu'improbable (
Gar Samuelson est à la base un batteur de jazz rock,
Chris Poland est fasciné par le jeu de
Jeff Beck...) avec ce Peace Sells... But Who's Buying ? à la pochette marquant, mettant pour la première fois Vic Rattlehead, propulsé mascotte du groupe au même titre qu'un Eddie pour
Iron Maiden, en scène, dans un décor post apocalyptique. Une illustration mémorable, où l'on découvre le siège de l'ONU ravagé, signée Edward J. Repka et qui reste à ce jour la jaquette de
Megadeth la plus impressionnante par sa froide (!) détermination.
Si la production est toujours un peu faiblarde, on se rend tout de suite compte que c'est devenu nettement plus audible et que le groupe gagne en finesse. D'ailleurs Mustaine semble avoir mis un peu d'eau dans son vin (ce qui en soit, de façon pratique et concrète est sacrilège) et à l'instar de
Metallica sur Ride The Lightning (ben tiens !), il navigue ici entre un thrash radical et une approche plus heavy metal de sa musique. Peace Sells est donc un album plus mélodique que son grand frère, ce qui n'est pas difficile en soit, mais toujours marqué par une certaine forme de radicalisme propre au
Megadeth des premières années, à l'époque où le grand rouquin belliqueux vouait une haine farouche à ses anciens collègues de
Metallica et qu'il forçait volontiers sur la bouteille et les substances illicites.
Ici, il ne faut pas forcément chercher les trames de morceau classiques. Le schéma couplet/refrain/couplet/refrain/solo/refrain semble ennuyer au plus haut point Mustaine qui truffe ses compositions de soli monstrueux, qui fusent, rapides comme l'éclair, pour briser la linéarité et donner un surcroit de puissance à des titres qui n'en manquent pas à la base. On peut être étonné par le fait que beaucoup de chansons se développent gentiment sur des mid tempos, bénéficiant de breaks assassins pour devenir alors des furies, où la vitesse s'allie à une envie d'en mettre plein la vue. Et si Dave ne chante toujours pas juste, on se rend compte que son timbre particulier, l'un des plus aigus et des plus facilement reconnaissable dans le domaine du thrash, fait des merveilles sur cet album, lui conférant un côté crade et malsain bienvenue (
Peace Sells, chanson tubesque par excellence, qui prend des allures de brûlot grâce à ce chant si particulier car non maîtrisé).
Entre riffs cavalcade et morceaux mieux construit avec une véritable trame mélodique,
Megadeth déploie ses ailes sombres et vient frapper un grand coup dans la fourmilière thrash en cette année 1986, dominée par les percées de
Metallica avec Master Of Puppets et de
Slayer avec Reign In Blood, deux skeuds propulsés au rang de classique malgré un format quelque peu monolithique là où Mustaine parvient à créer l'album le plus improbable qui soit, varié et constamment brisé par les différences d'écriture de morceau à morceau, avec tantôt des choeurs bourrins et efficaces, tantôt avec des constructions abracadabrantes mais qui fonctionnent très bien (
Bad Omen et son accélération meurtrière et inattendue). Le groupe est touché par la grâce, chaque titre est un classique potentiel, comme le diptyque
Good Mourning/Black Friday qui présente des qualités indéniables au niveau des transitions et de la rage véhiculée pour un final des plus dantesque, ou
Wake Up Dead, véritable usine à soli dont on ne sort pas indemne.
Le seul point noir, le plus regrettable dans cet album qui aurait pu être quasiment parfait de bout en bout réside en cette reprise du
I Ain't Superstitious du décidément incontournable
Willie Dixon qui ne colle absolument pas à l'ensemble et où Mustaine montre malheureusement toutes ses limites en tant que chanteur (qui a dit : il l'a déjà fait avant ?). Mauvaise idée, mauvaise pioche, un autre titre original aurait pu faire de ce disque une des oeuvres ultimes, du genre de celles qui sont des références à travers les siècles, comme euh... La Lettre à Elise de Beethoven ou le Harvest de Neil Young.
Peace Sells... But Who's Buying est un album remarquable, né de bric et de broc et qui s'avère, à l'arrivée, extrêmement précis et inusable. Court et racé, il est un condensé de ce que Mustaine avait à proposer de mieux à cette époque, s'éloignant du thrash primaire des débuts en accentuant un côté heavy metal carré et efficace. Un véritable coup de tonnerre en cette année 1986 qui décidément, était vraiment très faste pour tout ce qui concernait le metal. Un coup de génie, qui sera très difficile à reproduire par la suite.