Des cathédrales sonores dont la grandeur mystique était celle du vertige. Des tempêtes cosmiques qui irradiaient l’esprit de particules malignes, l’agitant de convulsions fanatiques et d’ambitions démesurées. Des maelströms eurythmiques résonnant comme des prophéties, dont l’ampleur de la violence était apte de souffler bien des empires…
Voilà les sentiments les plus patents, les plus immédiats qui s’imposaient de manière irrépressible aussitôt l’ouïe effleurée par les sonorités magistrales de
Moon In The Scorpio et
In Abhorrence Dementia. Des symphonies architecturales dont les effets dignes d’un élixir diabolique, procurent aujourd’hui encore d'enivrantes sensations de domination. Des œuvres nocturnes aux allures de conquêtes stellaires, esthétiques dans leur sauvagerie, raffinées dans leurs élans chaotiques, implacables et malfaisantes dans leur volonté corruptrice.
Oui, il y avait effectivement matière à s’enflammer. Tout était réuni pour convoquer la magie.
Limbonic Art était bien une entité à part. Ses deux protagonistes en véritables bâtisseurs, édifiaient des monuments impériaux. Tels des mages noirs, ils chantaient depuis leurs tours obsidiennes de sombres litanies sur leurs assemblées de fidèles, ensorcelées par ces sermons démoniaques psalmodiés. Une parfaite symbiose d’éléments aussi uniques que délétères qui aura servi, au même titre qu’un
In The Nightside Eclipse ou un
Storm Of The Light‘s Bane, de mère nourricière à une scène dont l’essor artistique a malheureusement atteint ses limites depuis bien longtemps.
Si sur le terrifiant
Ad Noctum Dynasty Of Death,
Limbonic Art troquait avec brio sa baguette de chef d’orchestre contre la puissance totalitaire d’armes majoritairement plus modernes, plus froides et mécaniques, comme des sonorités martiales aux relents Electro, marquant de ce fait une rupture assez abrupte avec la grandiloquence de ses aspirations purement symphoniques, c’était pour mieux achever l’édification d’une aile ultra-violente de son temple barbare. Infiniment plus brutal, presque excessif dans sa véhémence, cet opus affirmait une volonté de laisser éclater au grand jour une haine destructrice qui ne pouvait manifestement plus être contenue. La sophistication orchestrale ainsi que les réminiscences lyriques y étaient encore bien présentes mais infiniment plus discrètes, diluées dans un chaos d’atmosphères terrorisantes. Comme trop longtemps refoulée, seule dominait cette obscure malveillance, laissant littéralement exploser une cruauté quasi-instinctive, une frénésie de résonances meurtrières jaillissant dans un décuplement de rage hystérique d’une noirceur exacerbée. Un disque qui puisait son pouvoir dans une sauvagerie inédite mais également dans la puissance pharaonique de ses atmosphères, car en dépit de son extrême violence, il demeurait immergé dans les tréfonds toujours aussi insondables d'un océan de ténèbres.
Ce florilège sonore solidement ancré dans les mémoires, rend encore plus pesante l’acceptation de ce qu’est finalement devenu le groupe (réduit aujourd’hui à un one man band) : l’ombre presque insignifiante de son propre génie, s’emmurant inexorablement depuis cet opus et surtout depuis sa reformation en 2006, dans les geôles de la banalité et de l’oubli.
Paru en 2002,
The Ultimate Death Worship constitua donc le premier signe tangible d’une inspiration en berne, d’un effritement créatif et populaire qui ne feront hélas que s’accentuer par la suite.
Premier album dans lequel les deux acolytes prennent entièrement les commandes de la production,
The Ultimate Death Worship sonne définitivement le glas du perfectionnement et de l’élégance propre à leurs débuts. Ils décident en effet de poursuivre leur évolution sur le chemin du chaos pur, en choisissant un son beaucoup plus sale et instinctif, mettant en avant la saturation de guitares magmatiques et la frénésie d’une boite à rythme à la rigidité cadavérique, mais surtout bien plus linéaire et primitive que par le passé.
Musicalement parlant, le duo opte pour une radicalisation brutale qui semble ici définitive. Une radicalisation qui pourrait légitimement se montrer encore plus terrifiante que sur
Ad Noctum Dynasty Of Death, mais qui cette fois-ci, marche malheureusement main dans la main avec une démystification atrocement palpable. On ne niera pas que le groupe a su conserver une partie de sa verve sentencieuse, et une propension à engendrer des riffs semblant avoir à jamais franchi le Styx. En effet, certaines sonorités demeurent encore rattachées à l’emphase fulminante qui sublimait l’album précédent; citons pour l’exemple l’écrasant
Towards the Oblivion of Dreams et son ambiance tétanisante, suggérant la folie par une progression d’enchaînements harmoniques décadents et délicieusement pervers.
Néanmoins, la redondance de certaines sonorités électroniques, le manque d’épaisseur d’une production inadaptée, fade, chétive, et l’absence d’ampleur réelle sur l’ensemble des titres empiètent rapidement sur ces quelques notes positives, ne laissant place qu’à un cruel sentiment de frustration. On a même peine à croire qu’un maestro tel que Morpheus, qui s’était jusqu’alors illustré par sa stupéfiante maîtrise des ambiances orchestrales, ait ici si peu d’arguments à faire valoir. Sa participation autrefois prépondérante est devenue quasi-rudimentaire. Comme reléguée au rang de simple accessoire esthétique à la saveur désagréablement artificielle, cette dernière ne constitue assurément plus le cœur de la trame harmonique, et ne fait au contraire que mettre en avant la platitude de riffs généralement assez convenus et manquant de reliefs.
Avec
The Ultimate Death Worship, les norvégiens ont donc définitivement mis un terme à une ère fastueuse, où se conjuguaient avec magie complexité structurelle et profondeur mystique. Un mysticisme qui culminait à des hauteurs universelles, dont la quasi-disparition ne laisse qu’un goût amer. Cette luxuriance émotionnelle indescriptible ne résonne désormais qu’à travers un écho lointain, presque imperceptible.
Un triste constat que viendront confirmer de façon éclatante les deux disques suivants, confortant ce sentiment d’abdication de la part d’une formation dont l’âme créatrice est hélas restée prisonnière des édifices qu’elle a jadis érigé…