Après un So Far, So Good... So What ? (que Mustaine ne se souvient pas d'avoir enregistré... les abus lui ayant provoqué quelques soucis de mémoire), le roux ombrageux change encore son équipe et compose ce qui reste pour beaucoup la formation ultime de
Megadeth, du moins celle qui aura le mieux résisté à l'épreuve du temps, avec
Nick Menza à la batterie et
Marty Friedman à la guitare. Ce dernier a été préféré au jeune
Jeff Loomis et à
Jeff Waters et quelque part, c'est tant mieux. Le premier s'illustrera avec Sanctuary puis
Nevermore, le second fera une entrée fracassante avec
Annihilator avant de perdre de sa superbe sur la durée.
Rust In Peace se démarque avec une pochette moins agressive que par le passé, mais assez lourde de sens, où Vic, la mascotte, expose l'extra-terrestre de Roswell aux dirigeants mondiaux de l'époque (on reconnait donc Bush sénior et Gorbatchev entre autres). Il se démarquera également musicalement de ses prédécesseurs. Si l'on se base sur les albums du passé, en commençant par Killing Is My Business... And Business Is Good, on constate que
Megadeth était animé par la rage de
Dave Mustaine, rage née d'avoir été viré comme un malpropre de
Metallica. C'est ce qui l'animait tout ce temps, et cela se traduisait sur disque par des titres rapides, sales, intransigeants. Une forme de thrash à la fois brutal et souvent doté de mélodies assimilables par le commun des mortels, et dopé par une production bien sale, qui ajoutait à la virulence de l'ensemble. Là, on se trouve dans un autre cas de figure. D'où le sous-titre un peu ironique de cette chronique. Mais pourquoi pas après tout ?
En effet, Mustaine semble avoir mis de l'eau dans son vin (ce qui constitue une grave hérésie, comme des glaçons dans un Sauternes ou un Pommard). Il construit un peu mieux ses morceaux, mais bizarrement, il les a rendu bien plus lisses que par le passé. La déferlante thrash n'a pas franchement lieu et l'aspect mélodique a été bien plus développé. Et si l'on trouve des brûlots comme à la grande époque, on se retrouve face à une musique plus groovy (écoutez bien les passages instrumentaux de l'excellent
Hanger 18, plus léchée, si l'on peut dire. Ce n'est pas forcément un mal,
Megadeth prend alors une autre dimension, en se rendant plus accessible qu'il ne l'était déjà. Le chant de Mustaine est également plus évolué et même s'il continue à chanter faux par moment, il est en progrès. Il suffit d'écouter toujours et encore ce
Hanger 18 pour s'en rendre compte. Qui aurait pu l'imaginer capable d'une elle prouesse vocale quatre ans plus tôt, quand il s'égosillait encore sur
Devils Island ou
The Conjuring ? Pas beaucoup de monde...
Rust In Peace est toujours animé par une espèce de rage, mais elle n'est plus aussi virulente que par le passé. De l'eau dans le vain, du cidre dans l'hydromel. Alors on peut faire le deuil des parties de folie qui jalonnaient les albums de
Megadeth par le passé pour déguster une nouvelle approche de la musique, moins rapide, mais plus pesante et toujours aussi malsaine (écoutez bien l'intro de
Five Magics ou
Dawn Patrol pour vous en faire une idée. L'ambiance n'est pas à la rigolade, il y a quelque chose d'oppressant tout du long). S'il y a toujours des décharges d'adrénaline comme seul Mustaine en a le secret, elles ne sont plus la matière première du groupe qui s'assagit considérablement. En fait,
Megadeth semble anticiper l'album éponyme de
Metallica, le grand rouquin semble vouloir damner le pion à ses anciens partenaires en sortant avant eux une suite logique à ... And Justice For All, en proposant un disque aux longues intro et aux développement parfois étonnant (pour le meilleur et le pire, cf
Poison Was The Cure, un des morceaux parmi les plus faibles de l'album). Allez savoir ce qui se passe dans la tête de Mustaine.
Bref, on peut qualifier cet album de thrash commercial, juste pour faire hurler les puristes qui refusent d'entrevoir cette possibilité. Mais de tous les vieux albums du 'Deth, celui-ci est carrément abordable. Propre, lisse, pas trop syncopé, même s'il se montre plus évolué musicalement. Ce n'est pas un mal. C'est même très bien, un opus idéal pour apprendre à connaître le groupe. En revanche, il est nécessaire, voire indispensable de le trouver en version originale, le remaster était daubé par un réenregistrement des voix, Mustaine prétendant avoir perdu les masters de l'époque. Et un morceau épique comme le génial
Holy Wars... The Punishment Due est totalement gâché par les nouveaux vocaux.
Rust In Peace est l'album référence de
Megadeth, mais certainement pas le meilleur (du moins pour le chroniqueur). Il sera également un disque charnière dans la carrière du groupe, de part son line-up et par l'évolution que la musique connaîtra par la suite, avec une lente dégénérescence, comme si Rust In Peace était un adieux aux armes, l'ultime témoignage réussi de ce que
Megadeth était capable de mieux. Une référence dans le monde du thrash, ni plus ni moins.