Avec
Crystal Logic en 1983,
Manilla Road avait donné un virage totalement heavy à sa musique en empruntant beaucoup d'éléments à la NWOBHM (New Wave Of British Heavy Metal). Puis le batteur
Rick Fisher quitte le navire au profit de
Randy "Thrasher" Foxe et là, ça change toute la donne. Les mains du destin rebattent les cartes et les distribuent. Le jeu devient intéressant car les atouts sont cette fois-ci bien plus présents.
En effet, Foxe s'inspire du thrash balbutiant dans sa manière d'appréhender son instrument. Ainsi, il permet à
Manilla Road d'avoir une assise rythmique bien plus confortable. Il remplit son espace sonore, avec maîtrise, et ce sans user et abuser de la double grosse caisse. Et bien entendu,
Mark "Shark" Shelton en profite pour apporter un surcroit de virulence dans ses riffs. La musique de
Manilla Road prend de l'ampleur et son côté épique est accentué. Il ne faut pas attendre longtemps pour s'en rendre compte,
Metalstrom, judicieusement placé en ouverture de l'album, propose un condensé de ce dont est capable le groupe. C'est carré, la guitare dresse un mur de son aux relents thrashy, tout se met doucement en place jusqu'au chant si particulier de Shelton. Pour ceux qui ne connaîtraient pas l'oeuvre de
Manilla Road, la voix risque d'être assez surprenante. Un peu comme si Bruce Dickinson et... Julien Clerc (!) se partageaient un élève et que ce dernier ne veuille absolument pas froisser ses professeurs. Le rendu est étonnant, quelques trémolos peuvent agacer, mais une fois que l'on est pris dans l'album, le côté Julien Clerc sous testostérone devient secondaire (
Road Of Kings : Shelton est avant tout un scalde, un barde qui raconte des épopées fantastiques, dans ce cas fortement teintées des légendes du Graal et du roi Arthur.
Et pour ceux qui croient qu'un titre épique est forcément long,
Manilla Road arrive à donner une impression de grandeur et d'épopée guerrière, limite viking, sur une composition de moins de deux minutes trente, le fabuleux morceau-titre qui est une gifle sévère. Deux minutes et vingt secondes pour donner une leçon de savoir-faire sévère, avec une introduction qui n'est pas sans rappeler les comparses de
Cirith Ungol à leurs heures les plus folles. Le groupe se détache de l'attirance pour la NWOBHM pour trouver un style plus personnel et les guitares se défont de toute approche digne de King Crimson. Shelton, sans se remettre ne question, abat le mur entre les influences et l'interprétation originale ; il demeure l'un des artisans majeurs de la réussite de cet album.
Car inutile de chercher un morceau faible, il n'y en a pas.
Manilla Road a atteint un degré de réussite rare sur cet
Open The Gates. Et pourtant, ce disque n'est pas forcément facile d'accès, avec des titres plus long qu'à l'accoutumée, où la formation construit patiemment son ouvrage, entre force heavy et poésie, délimitée par des parties plus claires, lumineuses, où l'ambiance se fait moins pressante. Ainsi, le puissant
The Ninth Wave est un ouvrage qui sous une apparente délicatesse renferme une folie guerrière parfaitement maîtrisée, véritable ode arthurienne que n'aurait pas renié Chrétien de Troyes s'il avait écrit sous acide. La mélodie est simple en apparence, mais le jeu de guitare évoque le grand Robert Fripp, la batterie est monstrueuse derrière, la technicité est une base intégrante dans l'architecture de cet édifice, grandiose et brillant.
Open The Gates est l'album de la consécration pour
Manilla Road. Ou du moins, il aurait dû l'être si le groupe s'était un tant soit peu prostitué pour coller aux standards de l'époque (à l'instar de
Manowar, soyons fous !). Au lieu de ça,
Manilla Road se cantonne un peu plus dans l'underground américain tout en obtenant la fidélité de ses fans avec cette oeuvre majeure pour le groupe et, poursuivons dans la démence, pour le heavy metal dans ce qu'il a de plus épique. Et près d'un quart de siècle plus tard,
Open The Gates reste toujours la même référence, on y retourne avec délectation. Un chef d'oeuvre, tout simplement.